* Les Résultats du Jeu de l'Amiante sont en ligne *
C'est marrant, il y a comme cela deux questions où les gens sont hésitants quand ils me la posent. La première est "comment vont tes travaux?", et la seconde: "comment va la thèse?" Évidemment, parfois ils mettent les pieds dans le plat, et balancent d'un air consterné, "et quoi c'est pas encore fini?" ou encore, "mais tu n'as pas envie de terminer tout ça?". Comment expliquer, c'est pas comme s'il y avait moyen d'emballer le tout en deux heures. Ou bien il y a aussi ceux qui évitent soigneusement le sujet de peur d'un public display of distress et se faufilent dans une valeur refuge: "comment va Knacki?"; alors qu'ils n'aiment même pas les chiens. Ou encore, "comment va ta vie?" en espérant que la généralisation de cette question englobe le positif comme le négatif, et que je sélectionnerai l'information la plus pertinente.
Mais bref.
Comment va la thèse, donc.
Il serait un euphémisme de dire que le rythme de rédaction a fortement diminué. Pour tout vous dire, après avoir écrit un premier chapitre dans le temps record de dix semaines, je suis coincée sur mon second chapitre depuis mai. Depuis septembre, toutes les semaines j'annonce que cette fois-ci c'est bon, pour le vendredi je l'ai terminé. Ça fait trois mois. Trois mois que j'ai l'impression que je vais bientôt clôturer la chose sur un coup de génie magistral, mais qu'en fait non. J'ai dépassé les 120 pages et je n'ai pas encore fait d'analytique ni inséré des idées originales. Par contre j'ai plein de doublons et de trucs hyper inutiles. Je me dis qu'à la relecture je vais rationaliser tout ça, mais j'ai bien l'impression que ce ne sera pas évident.
Bien entendu, cela irait mieux si je pouvais écrire mieux et pendant plus longtemps. Mais la vérité est, si je parviens à me concentrer réellement pendant une à deux heures par jour, je suis contente. Et ce n'est pas que je ne suis que une à deux heures par jour derrière un écran, non. Parfois je me fais des journées de dix heures pour ce même résultat.
Il y a toujours les excuses: les problèmes que j'ai eus sur mon chantier, et tout ce que je dois encore régler sur le chantier maintenant, les angines à répétition, les weekends et soirées surbookés, les services rendus ça et là, les candidatures à des conférences, les articles que j'essaie de publier en dehors de la thèse, les articles que je dois lire parce qu'ils devraient en toute logique "débloquer mon blocage", ou simplement parce que c'est un concurrent qui vient de publier sur mon sujet, etc etc. Si je veux procrastiner, je n'ai qu'à regarder ma to-do list, elle est kilométrique. Seulement je pense que le vrai problème n'est pas que j'ai un agenda bien rempli. Le problème est dans la fatigue.
Pour le moment je dors entre neuf et dix heures par nuit, et si pour la plupart il s'agit d'un luxe, croyez-moi que je n'arrive pas à faire moins. Je m'endors d'un seul coup comme une pierre qui tombe dans de l'eau, et j'en émerge de la même façon: je suis comme lestée vers le fond de mon lit par le poids de ma fatigue. Je n'entends pas le réveil, ni même l'alarme, je me lève trop tard, trop fatiguée et toute la journée je veux mon lit. Là, il est 16h, j'ai pris deux cafés, une vitamine C, et pourtant, qu'est-ce que je veux mon lit. Le weekend je fais des siestes de quatre heures et je me réveille pire qu'avant, avec le seul résultat d'avoir perdu une après-midi. J'annule plein d'activités pour pouvoir rester chez moi, au final pour ne pas travailler. Se concentrer est difficile. Écrire est difficile. Je laisse passer plein de fautes, je passe ma vie à relire et réagencer des paragraphes, et je n'ai plus aucune idée originale.
Et puis aussi, je doute.
Je doute vraiment que ma thèse puisse apporter une contribution originale à la recherche, que je sois capable de développer une seule théorie dans tout ce fouillis. Je doute que mes arguments soient pertinents, que ce que je dis n'ait pas été dit avant. Je doute que je parvienne à me faire une place dans l'académique, avec tous ces génies hyper passionnés qui maitrisent toutes les théories et n'ont aucune limitation physique au nombre d'heures qu'ils sont capables de travailler d'affilée. Je doute que je parvienne à me faire une place dans les institutions européennes, parce qu'il faut des contacts, et que je n'en ai pas; parce qu'il faut passer le test, et qu'au final je ne suis pas plus intelligente qu'une autre. Je doute que je parvienne à me faire une place dans une autre fonction belge, parce que je ne parle pas le néerlandais. Et aussi, je doute que mon doctorat soit réellement une valeur ajoutée et n'agisse pas plutôt comme un frein dans ma recherche d'emploi.
Ah ça, l'après-thèse. J'ai déjà postulé à quelques postes, et même si je priais intérieurement de ne pas être prise parce que j'étais vraiment trop fatiguée que pour commencer à préparer des cours et déménager en plus de terminer ma thèse, c'est toujours plus une déception qu'un soulagement de se faire refuser. Officiellement, les refus, c'est parce que ma thèse n'est pas encore défendue. Je pense en fait que beaucoup de ces postes ne font d'appel d'offre que pour la forme, alors que le candidat est déjà choisi.
Bref, la partie n'est pas gagnée, et si je stresse de ne pas avancer dans la rédaction de ma thèse, je stresse aussi de savoir ce que je ferai après. Ou alors je stresse pour mes travaux. Ou pour la taille de cette to-do list qui ne diminue jamais. Alors j'essaie de ne pas y penser, et les jours passent, et cela fait trois mois que je commence la semaine en me disant que je vais boucler ce chapitre, et qu'en fait, non.
Mais la semaine prochaine, je vous le dis, je le termine.





