Friday, June 08, 2007

"And ever has it been that love knows not its own depth until the hour of separation."
Kahlil Gibran

Bonne Maman

C'est un sentiment bizarre. Apprendre la mauvaise nouvelle à distance, semi-détachée, s'y attendre depuis des semaines, mais toujours n'y croire qu'à moitié. J'ai l'impression de vivre dans une bulle hors de la réalité. J'ai l'impression que, dans une semaine, je rentrerai en Belgique, et tout serait comme avant.
J'aurais acheté des shortbreads anglais ou des fleurs. Je serais allée dire bonjour à mes deux grand-parents. Je serais passée à travers le couloir de leur résidence, souriant aux autres personnes âgées qui espionneraient d'un oeil discret la porte qui recevrait une visite. J'aurais sonné. Comme d'habitude, ma grand-mère aurait appelé mon grand-père pour lui dire d'ouvrir la porte. Elle ne peut pas se lever, mais elle entend; mon grand-père marche allègrement mais n'entend plus. Il a les jambes, elle a les oreilles. Même pour ouvrir la porte je ne peux pas les imaginer autrement que comme une paire.
Ma grand-mère aurait insisté pour que je prenne quelque chose - du thé, du jus d'orange, un biscuit. On aurait parlé de sa petite routine. Des nouvelles de la famille. Je lui aurais fait raconter les voyages de sa jeunesse; elle les aurait répété pour la énième fois, sans se souvenir que nous en avions déjà parlé auparavant. Son voyage au Japon. En Europe de l'Est sous le communisme. Comment elle a rencontré mon grand-père. Elle aurait tout raconté à sa place, puisque lui ne se souviendrait pas. Mais quand elle serait allée dormir, mon grand-père m'aurait raconté ce dont lui se souvenait de son côté.
J'aurais regardé les photos encadrées soixante ans auparavant et j'aurais tenté d'imaginer ce qu'avait été leur jeunesse. Leur enfance dans les années trente. Leur adolescence à l'aube de la guerre. Et puis la guerre elle-même. J'aurais imaginé que lorsque ma grand-mère avait mon âge, ses amis et frères se battaient au front, elle cachait un parachutiste canadien et l'aidait à brancher sa radio. J'aurais essayé pour la énième fois de m'imaginer à quoi elle pensait. Quelles étaient ses peurs, ses envies. Si tout ce qu'elle avait pu ressentir aurait vraiment été très différent de mes propres états d'âme, malgré les différentes circonstances.
Dans ces photos, il n'y aurait eu rien que des sourires; mais je sais que derrière ces visages heureux, il y avait eu une femme qui avait pris le dernier train pour Auschwitz. Mais la guerre nous n'en parlions jamais.
Nous parlions plutôt d'après, de comment mes grand-parents s'étaient rencontrés, de comment ils étaient tombés amoureux. Cela se serait terminé par ma grand-mère se souvenant d'une promenade en vélo. Mon grand-père lui avait dit: "suis-moi". Et plus de soixante ans plus tard, ils se suivaient encore; "jusqu'à ce que la mort nous sépare".
Je me souviens avoir lu la naissance de ma grand-mère dans le carnet intime de mon arrière-grand-mère. Née en 1917, huitième enfant d'une famille en exil. Elle aurait eu nonante ans au mois de juillet. Ma grand-mère avait été une enfant joviale, et j'aurais regardé des photos montrant un beau bébé blond entouré de tous ses frères et soeurs. J'imagine mal la course du temps. Tout ce qui m'a précédé, tout ce qui lui succédera. J'ai du mal à m'imaginer la réalité de la séparation définitive.
Quoiqu'il en soit je serai toujours fière d'avoir été sa petite-fille. Elle me manquera terriblement.

7 comments:

Anonymous said...

J'ai du mal à traduire la phrase que tu as mis en citation. Tu peux la traduire, s'il-te-plait?

Si ça peut te consoler, je peux te dire qu'elle avait l'air vraiment paisible ce matin.

Unknown said...

La traduction non literal donne un truc du genre : "on ne se rend compte de la profondeur de l'amour qu'après la séparation"

Très sincères condoléances à toi Sybille et à toute ta famille.

Anonymous said...

Toutes mes condoléances à toi et à toute ta famille.

Anonymous said...

Sincères condoléances ma Bil, ta Grand Mère était qqn de très très bien et la meilleure de toutes les proprios qui soient.
Gros kiss

Bizouz said...

Sinceres condoleances a toi et ta famille.

Quelle belle vie ta grande-mere a vecu et quels beaux histoires elle t'a raconte.

Si je peux faire quelques choses pour toi, je suis juste a cote - sauf quand je suis dans la biblioteque...

Anonymous said...

Je suis vraiment désolée d'apprendre cette terrible nouvelle. je sais ce que c'est que de perdre sa grand-mère et d'être si loin quand tout cela se passe... Mes sincères condoléances à toi et à toute ta famille... Gros bisous...

zoe said...

my sincere condolences, and if ever you want, it is worth looking up a poem by Christina Rosetti - "Remember". it's a beautiful poem and has given me peace many a time.

Remember

xxx