Quarter-life crisis
"I'm feeling so insecure and so anxious right now. I don't have a job, I don't have any money, I don't know what I want to do with my life, in which city I want to live". Cette phrase, sortie au détour d'un café, avait une profondeur particulière. Celle qui me l'a confiée avait des cernes énormes, une anxiété marquée, encore plus que pendant les examens. "I didn't worry that much during the exams because I knew what I had to expect afterwards. But now I have just no idea where my life is going".
Elle n'est pas la seule à le penser, c'est le sentiment dominant parmi tous les gens que j'ai vu cette semaine. Dire que nous pensions que la fin des examens nous apportait le plus grand des soulagements. Au contraire, nous sommes passés au stade suivant: la fin des études approche, il faut faire des choix, trouver des jobs, entrer dans la vie active. Une vie active qui est souvent bien plus cruelle que ce qu'on l'avait imaginé. L'angoisse, le stress, savoir quoi faire. Les jobs dont on est rejettés. Les jobs dont on n'a pas envie. On nous demande dans nos interviews comment nous voyons notre futur dans cinq ans; nous n'arrivons déjà pas à le voir dans deux mois.
Il y a un nom pour cela, la quarter-life crisis, un phénomène commun entre 21-29 ans, paraît-il, arrivant généralement à la fin des études universitaires ou au début du premier job. Pour ma part, cela fait un an que je suis en plein dedans. Depuis le début de mon master, je suis en insécurité constante à propos de tout. Mon avenir, mon choix de carrière, où je veux vivre, ce que je veux faire.
Il y a d'abord eu l'incertitude, vers la fin de mon master en journalisme. J'ai remis en question tous mes choix de vie. Pourquoi ais-je voulu faire journalisme? Y trouverais-je vraiment ce que j'y cherche? Si je ne fais pas journalisme, vers quoi m'orienter? Cela aurait été tellement plus simple si il y avait eu un job que j'avais réellement envie de faire. Et puis j'ai commencé ce master à la LSE, et la question qui est venue, c'était: pourquoi? Pourquoi étudier ces sujets, tellement intensément, dans quel but? Où est-ce que cela va me mener?
Ensuite, cela a été des questions du genre, pourquoi rentrer à Bruxelles, pourquoi quitter Londres? Où ais-je vraiment envie d'être? Il y a certains jours où j'ai envie de rester à Londres, d'autres jours où je pense à Bruxelles. Je sais au fond de moi que j'appartiens à la Belgique, que j'y terminerai ma vie; mais y retourner signifie aussi accepter de vieillir. Qu'est-ce que j'aime vraiment dans Londres, est-ce donc seulement un échappatoire?
J'ai remis en question mes valeurs, aussi. Mes convictions, mes façons d'agir, mes interdits. J'ai remis en question mes amitiés. Souvent, j'ai regardé ceux qui ont été mes amis pendant toutes ces années, et je me suis demandée: si je les rencontrais maintenant, me serais entendue avec eux? D'ailleurs nous entendons-nous toujours?
Il y a aussi eu la nostalgie. Durant cette année, je suis énormément retournée en arrière vers mes études à Louvain-la-Neuve. L'avenir importait peu, tout était tellement plus facile. Pas de soucis d'avenir, pas de job à trouver, pas d'appartement à acheter, pas de mariages, pas d'enfants. Nous en étions tous au même stade dans notre vie. Rien n'importait à part nos amitiés.
Dès le début de ce master, j'ai aussi connu la solitude à un niveau que je n'avais encore jamais expérimenté. Je travaillais tout le temps et je ne voyais personne. Même quand je voyais du monde, ce n'était pas pareil; ce n'était pas ce lien qui aurait pu effacer tous les soucis de la vie. Bien entendu j'ai développé quelques fortes amitiés; mais face à l'anxiété je ne pouvais qu'être seule.
Et puis c'était l'envie, la frustration. Le sentiment que tout le monde était bien plus heureux que moi. J'ai toujours cru que d'accomplir de brillantes études me rendraient heureuse, mais même cela je l'ai remis en question. Pour quoi faire, vers où? Je reprends contact avec des gens que je n'ai pas vu depuis cinq ans et je vois où ils en sont: un job, marié(e)s, enfants. Je les envie énormément, alors que moi j'en suis encore aux études, célibataire, sans point d'ancrage.
Je suppose que c'est somme toute une crise d'identité. Je ne sais plus ce que je veux faire, qui je veux être, qui je suis. C'est l'anxiété de ne pas pouvoir me définir, de ne pas savoir quel est mon rôle. Les choses changent, mes émotions changent; ce qui autrefois était intense est devenu banal, ce qui faisaient mes passions d'adolescence se sont éteintes.
Maintenant j'ai l'impression que je peux parler de tout cela avec un peu de recul. Je vais rentrer à Bruxelles. Obtenir ce stage, même s'il ne dure que deux mois, m'a prouvé que je pouvais être engagée quelque part, pour une cause qui finalement m'intéresse beaucoup. L'insécurité s'en va peu à peu. Maintenant je la retrouve chez les autres de la LSE. "You are so lucky that you have a job" me dit-on ici. Et quand je réponds qu'il ne s'agit que d'un stage, non payé, de deux mois, j'entends dire: "still, it is something". Je ne peux qu'approuver, car je me suis rendue compte que ce stage m'apporte un véritable soulagement, la certitude de savoir où je serai dans les deux prochains mois.
Cela me fait bizarre de me dire que je vais rentrer à Bruxelles, que je vais accepter de m'installer, de quitter la vie étudiante, de vieillir. Cette ville qui est la mienne m'apparaît tellement distante...
3 comments:
T'en fais pas Bibil ! On va s'organiser des supers trucs dans notre futur kot !
Encore une fois, un post criant de vérités et de similarités avec ce que je ressens en ce moment, j'en ai les larmes aux yeux et tellement contente que tu aies trouvé ce stage même si ça veut dire que tu vas quitter Londres... Allez, on se fera tes petits verres à Bxl, quand moi aussi je déciderai de m'y installer et d'accepter que mes cernes/rides/ridules ne sont pas juste le résultat d'un WE chargé!!!
Tu ecris tellement bien. En fait, le Quarter-life Crisis est le sujet de la comedie musicale Avenue Q.
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