Tu as entendu parler de Jörg Haider?
... me demande mon éditrice, sans prévenir.
Oui, bien sûr, je m'empresse de m'exclamer, plus par surprise qu'autre chose.
"C'est parfait", me répond-elle. "Il donne une conférence de presse aujourd'hui". Elle me donne un papier. Le thème: State of play regarding the Slovenian ethnic minority in Carintha/Austria.
"Le sujet ne nous intéresse pas", continue-t-elle. "Mais tu vas l'interviewer sur les régions".
Ke? Bouche bée, yeux fixes, je ressemble à un poisson qui s'étouffe.
Bien sûr, je ne suis pas sans savoir que Haider est le président du Comité des Régions pour l'Autriche et que nous lançons bientôt une édition spéciale pour les régions.
Je téléphone à l'attachée de presse et demande une interview après la conférence. "Après, ça ne va pas. Mais on peut la faire avant si vous préférez". Encore mieux, je me dépêche d'arriver avec des questions préparées par mon éditrice. Je meurs de stress, essaie de ne pas le montrer.
Je suis un quart d'heure en avance. Lui est un quart d'heure en retard. Je suis perdue dans une foule parlant Allemand. Tous sont habillés en noir. Justement, il faut que ce soit le jour où j'ai décidé de mettre mon t-shirt orange flash.
Haider arrive, sourire colgate, serre les mains des politiciens présents (qui ils sont? Je n'en sais rien). Il se tourne vers moi. J'en profite pour lui insérer: "Je suis Bibil, journaliste à European Voice. J'ai convenu d'une interview avec votre attachée de presse". Ah oui, me répond-il, nous nous isolons dans un coin de la salle en attendant que les hommes politiques s'assoient. Quand tout-à-coup, un garde du corps débarqué de je ne sais quel parti nazi s'interpose. Blonds, yeux bleus, cheveux rasés, stature colossale, cicatrices plein le visage, regard pétrifiant. Je manque de m'évanouir de peur.
"ABrès la conVerence" me dit-il. Et ni une ni deux, sans comprendre ce qui m'arrive, me voici assise à côté d'une équipe de télévision slovénienne.
Les minorités slovéniennes dans une province allemande, ça peut pas être trop chiant, j'essaie de me rassurer, alors que l'attachée de presse distribue des folders.
Silence dans la salle. Haider prend la parole. Oui, mais... en Allemand. Pour ne s'arrêter que 45 minutes plus tard.
Je ne comprends rien mais je peux voir que l'audience est séduite. C'est un homme charismatique, sachant parler aux médias. Les journalistes de presse grattent consciencieusement des pages et des pages de papier, pendant que les journalistes télé filment le public sous différents angles. Pas moyen de rater le t-shirt orange. Je suis tétanisée par le regard de vieux serpent du garde du corps.
Puis arrivent les questions. Elles sont en Allemand, elles aussi. J'entends l'équipe de télévision slovène murmurer. Ils ne comprennent rien non plus.
Et enfin, sans crier gare, la conférence se termine. Et je bondis pour atteindre Haider, mais trop tard. Une journaliste autrichienne l'a atteint avant moi. Tous ses collègues autrichiens la rejoignent pour poser des questions... devinez en quelle langue? Parfois Haider se tourne vers moi pour répondre, j'hoche la tête en souriant. Je ne comprends rien. Depuis plus d'une heure.
Heureusement, il ne m'a pas oubliée (comment aurait-il pu? Avec le t-shirt orange flash). L'équipe allemande partie, et un journaliste de France-Inter attendant, il me fait assoir sur une chaise et s'appuie de façon relaxée sur le bureau. Comment peut-il paraître aussi détendu? J'ai ressenti avec douleur ce qu'ont pu ressentir les étudiants de Delpérée lors de leur rendez-vous de janvier.
Je lui pose une à une les questions de mon éditrice. Sans originalité. Il me répond en anglais, mais est-ce vraiment de l'anglais? Je ne comprend rien à ses réponses. D'ailleurs je n'écoute même plus. Je ne connais pas le sujet. Je me rend bien compte que le mot "constitution autrichienne" revient très souvent. Mais je ne sais pas poser des questions qui iraient plus en profondeur. Je n'y connais rien.
Je prends dans ma tête la check list du baptême du journaliste. Interview traumatisante avec un leader d'extrême-droite: checked.
Ce soir, j'ai passé une heure à décripter ses paroles. Je blêmis. Ce n'était pas une impression, le mot "constitution autrichienne" revenait souvent. A toutes les questions. Comme example illustrant tous les sujets. De toute l'interview, il n'a rien dit de consistant. Rien que je pourrais citer dans un article sur les régions. Il a signé un article à la gloire de l'Autriche.
Je me prends la tête dans les mains, imagine comment présenter ça à mon éditrice. Qu'est-ce qui lui a pris de me donner de pareilles responsabilités? Je suis débutante, je me dis, je vais apprendre. En attendant, notre édition spéciale sur les régions se passera sans doute de la contribution de Haider.