Aujourd'hui je voudrais évoquer un des sujets qui fâche: la discrimination hommes-femmes. Voyez-vous, finir un doctorat, c'est aussi atteindre ce fameux plafond de verre. Faire une thèse, c'est donné à tout le monde; mais réussir son après-thèse, ce n'est donné qu'aux hommes.
"Oh mais tu exagères Bibil," me répond-on quand j'en parle.
A chaque fois, je me sens obligée de me justifier pour dire que non, je n'exagère pas. Et je vais vous dire pourquoi.
Quand j'ai commencé à travailler dans l'académique, j'avais 24 ans. J'avais les mêmes chances de décrocher une bourse qu'un homme, tout allait bien. Je remarquais quand même que dans le centre de recherche, la plupart des doctorants et assistants étaient des femmes, mais que les deux boss étaient des hommes. Enfin, ça pouvait être un hasard des statistiques, après tout.
Quand j'ai commencé ma thèse à 26 ans, la balance a commencé à s'incliner. Mon promoteur m'a dit, avec des mots prudents, de bien réfléchir à ce que serait ma vie dans cinq ans. En étant jeune c'est facile de s'engager dans une thèse. Quand on approche de la trentaine, par contre, les priorités changent. Je voudrais peut-être avoir des enfants, m'a-t-il dit. Il fallait que je réfléchisse au fait que je sois sûre de terminer malgré cela. Aujourd'hui, son discours inclut aussi l'achat d'une maison et des travaux de rénovation, je ne sais absolument pas sur qui il prend exemple pour dire ça. Toujours est-il que mes collègues masculins n'ont jamais dû réfléchir à s'ils termineraient leur thèse si leur femme tombait enceinte.
Puis, il y a deux ans, quand j'avais 30 ans et quand la phase de rédaction a commencé à devenir sérieuse, j'ai évoqué avec mon promoteur l'idée de poursuivre ma carrière dans l'académique. Et là, cela a été la claque. Mon promoteur est très gentil, bien intentionné, mais en effet il faut constater qu'il y a beaucoup de gens qui sortent et peu d'opportunités qui suivent. Il m'a dit que malheureusement, mon CV n'était pas assez bon en comparaison avec mes concurrents pour poursuivre dans cette voie: pas assez de publications, pas d'expérience d'enseignement, et d'abord il fallait que je finisse ma thèse... Et puis bon, globalement, enfin, comment dire... Libre à moi de postuler pour un post-doc, mais il ne me soutiendrait pas.
Je ne pense pas avoir jamais raconté honnêtement cet échange auparavant. Cela a été un vrai choc. J'ai eu vraiment honte de moi, honte d'avoir pensé à cette carrière alors que je valais si peu. J'ai commencé par complètement perdre le contrôle de ma thèse. J'ai arrêté d'écrire, je me suis déconnectée, pour ce qui allait devenir un an de pause. Je me suis complètement remise en question. J'ai pensé à abandonner. Puis, progressivement, j'ai repris confiance en moi. J'ai écrit des articles, j'ai repris la rédaction de ma thèse, et curieusement je vaux quelque chose en tant que chercheuse, même si j'étais finalement parvenue à me persuader du contraire. Puis surtout, j'ai commencé à regarder autour de moi.
En sept ans, pas mal de collègues ont terminé leur thèse. Les hommes, eux, avaient tous un job, trouvé via le soutien de l'université, avant même d'avoir pu organiser leur défense. Ah, qu'on ne nous dise pas qu'il n'existe pas d'opportunités dans l'académique! Les femmes, elles, n'avaient un job que quand elles quittaient l'académique, et elles ne pouvaient compter que sur leurs propres contacts. Quand elles voulaient s'accrocher malgré tout, et bien... Celles-là sont parties dans des galères impossibles, post-doc sur post-doc, expatriation, chômage, exploitation, dépressions, burn-out. Je peux vous dire qu'elles en ont bavé. Elles ont donné tout ce qu'elles avaient pour pouvoir percer. Mais elles étaient soit "trop agressives", "pas assez assertives", "pas assez charismatiques", "leur thèse était nulle", pour ne citer que quelques uns des justificatifs de leur long chemin du rejet. Et s'il s'avérait qu'elles osaient faire un bébé dans le processus, je ne vous raconte même pas le décuplement de la galère. Evidemment ce n'était jamais officiellement parce qu'elles étaient des femmes. Mais j'imagine qu'on ne dit pas à un homme qu'il a une approche trop agressive. On se dit qu'il est ambitieux.
Ce n'est pas que les opportunités n'existent pas. En sept ans, deux postes se sont libérés dans la faculté. Même si la majorité des candidats étaient des femmes, ce sont des hommes qui l'ont emporté. Mais il y a quand même deux femmes en sept ans qui sont devenues profs! Sauf que leur poste est à l'étranger, pas en Belgique.
C'en est tellement flagrant que c'en est caricatural.
J'ai vu circuler sur internet que 68% des Européens ne pensaient pas que les femmes soient capables d'être des scientifiques de haut niveau. Capacités intellectuelles ou capacités émotionnelles? Moi je pense qu'il est normal qu'on finisse par craquer quand la galère est tellement disproportionnée en fonction de son genre.
Ceci dit, j'ai insisté pour qu'il y ait au moins une femme dans mon jury de thèse. Ce n'est pas évident, mais on l'a trouvée. Le commentaire qu'on m'a balancé sur elle? Heureusement qu'elle a un mari qui s'occupe des enfants.
C'est pas gagné, je vous dis.