Tuesday, May 27, 2008

Je suis venue, j'ai vu, j'ai courru

Donc, le grand jour était arrivé.

J'avais l'impression d'être un matin d'examen. Je m'étais préparée pendant des mois, j'avais fait des simulations de parcours, j'étais hyper-préparée, mais le matin-même je me demandais s'il n'y avait pas quelque chose que j'aurais pu faire mieux - trop tard, évidemment. Sauf que cette fois-ci c'était en version fun. J'avais des papillons dans l'estomac rien qu'à penser à ce qui se passerait à 15 heures. A 10h30 j'étais déjà changée. Un bon repas de pâtes (sucres lents), une banane (magnésium), et pas trop d'eau (danger pipi) plus tard, et finalement, il était déjà l'heure de partir, c'est-à-dire l'heure où nous n'en pouvions plus d'attendre et que nous nous sommes dit que quitte à ne rien faire du tout, autant ne rien faire sur place.

Et sur place ça donnait ceci:

Le stand Eurostar: les 51 premiers arrivés à 1h51 gagnaient des aller-retour

20 km de Bruxelles


Nous avons reçu des vitamines au stand Revitalose, des barres énergétiques, des stickers à mettre sur notre t-shirt pour promouvoir des causes, bref plein de trucs gratuits pour nous doper et faire de la pub comme les vrais sportifs. J'ai passé la plupart de ce temps-là à essayer de trouver un WC avec Gé, parce que bon, il faut bien souligner une grande inégalité des sexes sur le parcours: quand la nature appelle, l'homme peut se soulager sur le bord de la route. La femme, elle, doit chercher un buisson, et pour trouver un buisson où il n'y a personne autour par un jour de liesse comme celui-là, et bien, c'est galère.

Donc j'ai passé les deux heures précédant la course à me soucier de l'état de ma vessie. Une façon comme une autre de tromper les montées d'adrénaline.

Avant

20 km de Bruxelles


Et puis nous nous sommes rassemblés dans nos boxes. Je pouvais à peine respirer d'anticipation. Rien que pour cette demi-heure d'attente cela valait la peine de faire cette course. Entourée de 25.000 personnes prêtes à courir, énervées comme des chevaux de course, je pouvais sentir le stress et l'anticipation se propager de personne à personne. Les minutes passaient lentement sur ma montre et plus elles passaient, moins les gens parlaient. J'étais assise par terre et je regardais les centaines de chaussures de jogging bariolées marcher autour de moi.

Puis nous nous sommes dirigés sous les arcades du Cinquantennaire. Nous avons été informés par parlophone que le chronomètre commencerait à la fin du parc (l'occasion, m'a dit mon coloc, d'aller faire une petite pisse contre un arbre avant de courir, aaah l'avantage d'être un mec). Nous avons chanté la Branbançonne, puis c'était le coup de feu du départ. Une grande vague de 25.000 personnes qui déferlait sur le parcours, et j'étais l'une d'entre eux.

J'ai repéré Alexis et Gaëlle qui assistaient au départ (très jolie chemise, Gaëlle, j'aurais bien voulu rester papoter mais là ce n'était pas possible).

C'est là que j'ai commencé à me faire dépasser par plein de gens. La rue de la Loi montait; ce n'est pas grave, je me suis dit, cela descendra après. Et bien tu parles: j'ai l'impression d'avoir courru en montée pendant tout le parcours, même quand c'était supposé descendre. Je me suis fait dépasser par des milliers de gens (13.000 personnes exactement, si je compare mes positions de départ et d'arrivée) pendant presque 10 kilomètres, jusqu'à ce que je me retrouve dans un peloton de gens qui courraient à peu près à mon rythme.

Je ne pensais à rien. Ces heures sont passées tellement rapidement! J'étais comme une machine qui devait courir à un rythme constant et qui ne devait penser qu'à se réapprovisionner quand la batterie était à plat. Pas une seule fois je me suis demandée si j'étais fatiguée, comment étaient mes muscles, parce que j'étais juste portée par le mouvement. Mes coéquipiers m'ont dit qu'une dizaine de fois ils ont considéré l'option de l'abandon. L'abandon? Quoi? J'étais totalement dans un autre état d'esprit: il n'y avait plus qu'une ligne d'arrivée et un chronomètre.

Et puis il y avait tous les stands de trucs gratuits. C'est bien sympa, ça m'avait bien fait défaut pendant mon entrainement dans le bois. J'ai bien fait attention de prendre le premier ravitaillement de Spa au niveau du Sablon (avec un petit jeu de Bruxelles Propreté: visez les containers! Sauf que j'avais à peine pu prendre deux gorgées que le dernier container était passé). Déjà l'étape la plus difficile du parcours était devant moi, d'autant plus difficile que j'étais à peine préparée à une telle difficulté: les tunnels de l'avenue Louise.

Les tunnels, ça descent très fort, donc c'est très fatiguant, et puis d'un seul coup ça recommence à monter, genre, fort aussi. En plus tous les gens bouchonnent entre ceux qui marchent et ceux qui continuent à courir, il faut ralentir le rythme, ça s'énnerve, il fait étouffant de chaud, bref. Trois tunnels. Trois. Puis nous sommes arrivés dans le bois de la Cambre pour le deuxième ravitaillement d'eau.

Les kilomètres s'égrennaient et la descente n'arrivait toujours pas. Je l'avais calculée au niveau du kilomètre 13, mais une fois arrivés au kilomètre en question, nous étions toujours en montée. Fichtre. Mes pulsasions cardiaques étaient beaucoup trop élevées depuis le début du parcours: au lieu de mon 155 habituel j'étais à 175, voire 180. Je ne pouvais pas faire moins de peur de perdre mon rythme; je savais que dès le moment où je ralentissais, c'était fini. Il y avait partout sur le bord de la route des infirmiers penchés sur des corps inconscients. A trois reprises, nous avons dû nous mettre sur le côté (i.e. entrer en contact avec la transpiration des autres coureurs, beeeeek beek beeeek) pour laisser passer des ambulances. Au niveau de Delta, j'ai vu des brancardiers emporter un homme avec un masque à oxygène, les yeux révulsés. J'ai imaginé un instant que je m'écroule de la sorte, avec mes parents qui auraient attendu pendant toute la course que je passe devant eux alors que j'aurais été derrière, dans l'ambulance. D'ailleurs je commençais à sentir un certain besoin de sucre. Je courrais depuis 1h15 à un rythme infernal et j'avoue, je faiblissais. Nous arrivions au niveau de l'Hippodrome de Boisfort et la foule commençait à devenir très compacte. Il y a définitivement quelque chose dans l'encouragement des gens qui pousse à aller jusqu'au bout de soi.

Puis s'est profilé le stand Isostar, telle une apparition célèste, venant me délivrer de mes faiblesses physiques. Ô Isostar, ta boisson énergétique, dégueulasse mais tellement bienfaisante! Sans toi je n'y serais pas arrivée.

L'enthousiasme des gens était contagieux, on se faisait acclamer comme des héros. J'entendais tout le temps des "Allez les filles", sans doute des supporters qui savaient mieux que quiconque à quelle inégalité de vessie nous étions exposées. Les enfants étendaient leurs mains pour que nous frappions dedans sur notre passage. Il y avait des musiciens spontanés, mais aussi des orchestres, des acclamations, enfin c'était le véritable délire. Peu importe les bip bip insistants indiquant que même dans la descente, mon rythme cardiaque ne descendait pas en dessous du 170.

Et c'est vers ce moment-là que s'est déroulé un des événements les plus ennivrants de mon existence. Juré, c'était comme mon poids en cheesecake mais en mieux. Au bout de deux heures de parcours, j'étais arrivée au kilomètre 16. J'ai vu ce panneau et j'ai eu une sorte de révélation. Je me suis dit, je peux terminer tout ça en 2h20.

A partir de ce moment-là j'ai commencé à dépasser tout le monde.

Ma mère était là quelques mètres plus loin, et me voyant me frayer un chemin parmi la foule épuisée, elle a commencé à crier: "c'est ma fille! c'est ma fille!". Plus loin j'ai vu mon père qui était tout fier, il a tenté de me suivre en vélo mais il m'a perdue de vue. J'ai vu Manu, j'ai insisté à lui taper dans la main alors que j'étais dégueulasse de transpiration, la pauvre. J'ai courru les 3 kilomètres de l'avenue de Tervueren comme ça, en donnant tout ce que j'avais.

C'est ainsi qu'au kilomètre 18 où j'avais annoncé que je serais toute boitillante, j'étais au summum de mon énergie, courant comme une malade là où tout le monde commençait à marcher. Les gens s'étaient spécialement mis dans la montée pour nous soutenir dans la souffrance. J'ai vu Gabrielle au niveau de Montgomery.

Puis ce dernier kilomètre a été une agonie. Je voyais la fin du parcours, et d'un seul coup, tous les gens que j'avais dépassé ont décidé de faire un dernier effort et ont rattrapé leur retard. Une dame m'a donné un sucre au niveau de l'infirmerie, que j'ai choppé dans un mouvement d'épuisement. L'arrivée était en vue mais elle n'arrivait pas, au moment où j'en avais le plus besoin le temps a soudain commencé à me paraître très long.

Ensuite j'ai franchi la ligne d'arrivée.

J'ai arrêté ma montre et j'ai vu mon temps, 2h18, et là j'ai été envahie d'un sentiment de fierté intense, me disant que j'avais largement dépassé mon objectif de base: moins de 2h30, et dans les 20.000 premiers. La suite des événements m'apprendrait que j'étais 18035e.

Ensuite je me suis retrouvée agglutinée dans une foule compacte et dégoulinante de transpiration dégueulasse. Il a fallu que j'attende environ une demie heure. Les gens ne dégageaient pas.

Là j'ai eu comme un long moment de vide, où je me suis assise sur la pelouse, en train de récupérer un rythme cardiaque normal, à tenter de manger un mars et à boire ma bouteille de spa (ô grands sponsors). J'ai récupéré ma médaille, j'ai rejoint les autres, qui avaient tous faits des performances de malade (de 1h30 à 1h45) et qui m'attendaient depuis perpette. Du coup mon score a été qualifié de "score de gonzesse", ce qui n'a pas dû faire plaisir à l'Assistant, qui n'a fait que 30 secondes de mieux que moi (hé oui je balance si je veux).

Après

20 km de Bruxelles


Il n'empêche que dans l'heure qui a suivi on a dû en amener un à l'infirmerie pour cause d'hypoglycémie. C'est là qu'on a croisé une de mes connaissances (anonyme) qui avait fait une syncope au niveau du kilomètre 19 après une performance du feu de Dieu. Comme quoi, cela servait à grand chose de se donner à fond si c'était pour ne jamais terminer la course. Cela aurait pu m'arriver à moi. Promis juré, pour l'année prochaine, j'améliore ma cardio (tout conseil à ce sujet est le bienvenu).

Quand on est rentrés chez moi pour un petit barbec personne ne se sentait très bien. On a comaté comme des malades après des douches d'1/2 heure. Néanmoins ma petite Maman, très attentionnée (et fière, je le rappelle) m'avait déposé une bouteille de champagne, un bain anti-courbatures et un appareil de massage. Merci Maman, cela me touche.

Cela va sans dire, le lendemain a été très difficile. Tout d'abord, parce qu'il y a quelque chose d'hautement addictif à ce genre de compétition, et que je suis inconsolable de savoir que la prochaine édition n'est que dans un an. Ensuite, parce que cela fait deux jours et je ne sais toujours pas marcher correctement, alors autant ne pas mentionner comment ça se passe pour les escaliers.

Et c'est là que je vais conclure par une question rhétorique mais pour le moins existentielle.

Pourquoi, mais POURQUOI donc, n'y a-t-il pas d'escalator à la station Maelbeek?
Bonus: Lien vers la vidéo de mon arrivée (spottez-moi au moment où le mesuromètre arrive à zéro. Je cours comme une grand-mère courbaturée. Au tout début de la vidéo vous pouvez voir l'arrivée triomphante de l'Assistant).

4 comments:

Anonymous said...

allez dis mazette!Moi je peux dire fièrement que mon record consiste en 3 tours du lac, à savoir environ 5 km si on considère l'allez retour depuis et jusqu'à mon kot...

Anonymous said...

Ah oui et en fait, je ne sais pas si tu réalises ta chance, mais désormais quand on tape "j'ai courru" sur google (donc bien avec la jolie faute) tu es référencée comme 5e site?

Bibil said...

Ah bon, c'est une faute? J'ai courru c'est bien comme j'ai mourru pourtant, non?

zoe said...

Well done! But I don't know why you insist on finding a toilet - a certain English female athlete had no problems doing more than just taking a pee during her marathon .... And they call the Brits 'prudes' !;)