European Voice
Il est temps que je vous parle un peu de mon stage... Cela fait quand même plus d'une semaine que j'y suis. Armez-vous d'une tasse de thé, emportez le laptop dans le canapé. La séance va être longue.
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Tout y est radicalement différent de "The Independent". La newsroom est nettement plus petite: 5 reporters et 3 designers-subeditors. L'éditrice a un bureau presque plus grand que notre newsroom. Et à côté, séparés par un couloir, il y a tout le service compta et publicité. Nous partageons une cuisine dans laquelle nous nous échangeons les ragots les plus divers, en passant par les petits potins des press officers de la Commission aux gros ragots des journalistes qui travaillent dans le même bâtiment.
Le monde de la presse est si petit...
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Mon tout premier article: la République de Macédoine adhère-t-elle aux critères de Copenhague? J'avais deux jours pour le réaliser.
Permière étape: chercher ce que la Commission a publié à ce sujet. Chance, elle a publié un énorme dossier au moment où la Macédoine a bénéficié du statut de canditat. C'était en Décembre 2005. Mais la Macédoine ne remplissait pas tous les critères pour que les négociations d'entrée puissent commencer. Depuis, rien.
Sans me déconcerter, j'appelle le service de presse pour l'élargissement de l'Europe. Au moment où j'ai prononcé le mot "European Voice", j'ai senti comme un large sentiment d'exaspération, et pour cause: comme nous allons publier une édition spéciale sur l'élargissement, cette pauvre attachée de presse nous a tous vus défiler à la chaîne. Nous aurions dû l'inviter à boire un thé, avons-nous plaisanté dans la cuisine: ça lui aurait fait gagner du temps.
De façon un peu cavalière, elle m'a dit que "tout était dans le rapport" et qu'elle n'avait rien à ajouter.
Bon, deuxième étape: appeler les spécialistes. J'appelle un think tank, European Policy Centre, qui m'a passé une spécialiste.
Le monde de la presse est un petit monde... Il est apparu que nous étions dans le même building, et qu'elle connaissait quasi tous les gens de la newsroom.
Et là, voilà qu'elle me dit: "le problème, c'est la corruption". La corruption, réponds-je? "Oui, mais pas seulement en Macédoine! C'est une maladie de toute la région" (sous-entendu: des Balkans). Ah bon? Je feuillette le rapport: ah oui, c'est marqué noir sur blanc, le niveau de corruption est élevé.
A la fin de la journée, je présente mon état d'avancement à mon éditrice, et elle regarde mes allégations de corruption. Elle réfléchit. "Il te faut un second expert" me dit-elle.
Le lendemain, je le trouve. Il confirme. "Mais c'était pire sous le précédent gouvernement", ajoute-t-il. "Et d'ailleurs c'est pire ailleurs". Mais finalement je n'ai même pas utilisé son interview, je n'avais pas la place.
Réaction numéro trois: avoir l'opinion du côté macédonien. Armée de ma meilleure volonté, je téléphone au ministère des affaires étrangères de Macédoine. On me répond en macédonien. Je continue en anglais. On me transfère d'un bout à l'autre du ministère sans que je puisse comprendre un traitre mot ce qu'on me raconte - et sans vraiment avoir l'impression d'être comprise non plus. Finalement, on me passe celui qui, apparemment, était le seul anglophone du ministère. "Mais à qui voulez-vous parler, au juste?" me demande-t-il dans un anglais assez hésitant. Y a-t-il un porte-parole? Je demande. "Un... ah... c'est que... nous n'avons pas de porte-parole". Un service de presse? Je réponds, sans me démonter. Non, ils n'ont pas de service de presse. Quelqu'un qui pourrait me renseigner sur le sujet, alors? "Envoyez-moi un email avec vos questions" me demande-t-il. Je m'exécute et n'en entends plus parler de lui.
Soupçonnant qu'il ne me rappellerait pas, j'appelle le ministère de l'économie macédonien. Ils ont justement un département de l'intégration européenne, et je tombe sur la responsable en question. L'interview était plus que chaotique, mais elle m'a donné quelques phrases intéressantes que j'ai combinées et réécrites dans un meilleur anglais. "Puis-je citer votre nom?" je demande. Question embarrassante. Ma correspondante n'y avait pas songé. Oui, je peux, répond-elle après une longue hésitation. "Quel est votre nom?" ais-je redemandé. Elle me le dit. Je ne comprends pas. Je lui demande d'épeler. Elle n'y arrive pas. Elle me dit: je vous l'envoie par fax. Je lui donne le numéro du bureau et n'ait jamais rien reçu. Soit c'était délibéré, soit elle n'a pas bien compris le numéro.
Quatrième réflexe: parler aux ambassades de l'UE. J'appelle la délégation de Skopje à Bruxelles. On me demande aussi d'envoyer mes questions par email. J'apprendrai plus tard que c'est là également qu'ont échoué mes questions destinées au ministère des affaires étrangères macédonien. Jamais eu de réponse.
J'appelle l'ambassade de l'UE à Skopje. L'officier de presse (probablement le seul de la capitale, si j'en crois ma brève expérience), très sympathique et jovial, m'appelle directement par mon prénom, me tutoie, se la joue cool.
Mon cours d'Investigative Journalism me repasse brièvement dans l'esprit: ne jamais faire confiance à un officier de presse qui essaie de vous mettre à l'aise. Ne jamais lui laisser prendre le contrôle de la conversation. J'insiste. Je rappelle, encore et encore. Vers la fin de la journée, victoire! J'obtiens l'ambassadeur en personne.
Toute fière de mes prouesses, je retourne auprès de mon éditrice. Elle regarde mes sources, et me dit: "c'est très bien, mais peux-tu avoir la réaction d'un parlementaire?" Je la regarde avec de grands yeux. A quoi cela va-t-il bien me servir? Elle rajoute, il doit être Finlandais, de préférence, car je ne suis pas sans savoir que la présidence de l'Europe ira à la Finlande au moment où l'élargissement en question aura lieu.
Finalement, il n'est pas Finlandais, mon parlementaire, il est Slovène. Quelle importance? J'ai ma quote.
Tout cela me donne un article bien ficelé, plein de citations de partout, de points de vues et de débats. Environ 1000 mots.
Il a été réduit à 500 mots par les subeditors... Je verrai demain le carnage.
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Ce matin, l'éditrice m'a envoyée à une conférence de presse.
Un brunch. Car c'est bien connu, quand les journalistes ont la bouche pleine, ils posent moins de questions. C'était tellement bon, j'ai considéré l'option du doggy-bag, mais je n'ai pas osé.
La conférence était sur un projet appelé "Cafés d'Europe", ouvrant le 9 mai 27 cafés dans les capitales européennes, où auteurs, parlementaires et citoyens échangeraient leurs points de vue. Notre point de vue à nous, c'était que auteurs et parlementaires allaient venir, mais n'auraient comme public que la presse, les ambassadeurs et intellectuels de l'Europe. "N'avez-vous pas l'impression de prêcher à des convertis?" a demandé un journaliste. Virulente réaction. "Nous ne prêchons pas", répété avec détermination.
Pas de chance pour lui, l'orateur était ministre des affaires étrangères de l'Autriche. Une question fuse sur la réunion des ministres des affaires étrangères (des pays membres de l'Europe) qui devait se tenir début mai, mais qui a été reportée et réportée maintes fois sans d'explication. Une occasion en or qu'aucun journaliste n'a laissée passée. Au bout d'une dizaine de questions harcelantes et déconcertantes, l'orateur s'est mis en colère. "Il ne s'agit pas du sujet de cette conférence et je ne suis pas la personne appropriée pour en parler". Regards déçus dans l'assistance. Un homme a murmuré quelque chose en Allemand à côté de moi, je soupçonne un "mon oeil" en plus vulgaire.
J'ai sympathisé avec les gens à côté de moi. "European Voice"? me regarde-t-on d'un air sceptique. De toute la newsroom, je suis celle qu'on ne connait pas.
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Toujours là? Félicitations. Le thé a refroidi, le sofa est devenu trop mou, mais je verse une larme à votre élan de fidélité. Demain, vous pourrez voir mes beaux articles.
10 comments:
Et quoi, qu'est-ce qui se passe? Plus un seul comment depuis une semaine? Vous voulez que je supprime les posts qui n'ont plus aucune reaction ou quoi?
Et dire que d'autres personnes se plaignaient de la longueur de mes posts...Là, tu as battu ts les records. J'espère que tu avais bien la tête sur les épaules à ta conférence de presse, parce que moi, hier matin, j'étais pas très frais: mes idées avaient du mal à se mettre en place et à sortir dans l'ordre quand je parlais.
Quoi t'as tout lu?
Sybille, j'ai tout lu, ca m'a l'air bien interressant ce que tu fais la!!! Ils ne prennent pas des stagiaires en été à the European Voice?? - je suis sérieuse!- :0)
Bin oui...Même que je savais déjà beaucoup de chose...Enfin, c'est normal qu'il n'y ai pas de porte-parole en Macédoine : c'est une république bananière (cherchez la blague : macédoine-->macédoine de fruit-->banane--> OK, c'est moi la banane!)
LECTEURS DE BIBIL.BE : laissez vos commentaires sur mon blog...Sinon, je vais être tout dépresser !
Sybille, c'est chouette de te lire ! Moi aussi, j'ai tout lu !!
Quel job de pro dis, ça m'épate tout ce que tu fais, et en anglais en plus!
J'ai tout lu mais apres avoir fini mon thé j'ai été faire pipi
Mais avec ça... ça fait 4 jours qu'on attend les articles...
Ils sont parus. Tu n'as pas acheté European Voice?
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