Thursday, October 08, 2015

Et après la thèse?

Aujourd'hui je voudrais évoquer un des sujets qui fâche: la discrimination hommes-femmes. Voyez-vous, finir un doctorat, c'est aussi atteindre ce fameux plafond de verre. Faire une thèse, c'est donné à tout le monde; mais réussir son après-thèse, ce n'est donné qu'aux hommes.
"Oh mais tu exagères Bibil," me répond-on quand j'en parle. 
A chaque fois, je me sens obligée de me justifier pour dire que non, je n'exagère pas. Et je vais vous dire pourquoi.
Quand j'ai commencé à travailler dans l'académique, j'avais 24 ans. J'avais les mêmes chances de décrocher une bourse qu'un homme, tout allait bien. Je remarquais quand même que dans le centre de recherche, la plupart des doctorants et assistants étaient des femmes, mais que les deux boss étaient des hommes. Enfin, ça pouvait être un hasard des statistiques, après tout.
Quand j'ai commencé ma thèse à 26 ans, la balance a commencé à s'incliner. Mon promoteur m'a dit, avec des mots prudents, de bien réfléchir à ce que serait ma vie dans cinq ans. En étant jeune c'est facile de s'engager dans une thèse. Quand on approche de la trentaine, par contre, les priorités changent. Je voudrais peut-être avoir des enfants, m'a-t-il dit. Il fallait que je réfléchisse au fait que je sois sûre de terminer malgré cela. Aujourd'hui, son discours inclut aussi l'achat d'une maison et des travaux de rénovation, je ne sais absolument pas sur qui il prend exemple pour dire ça. Toujours est-il que mes collègues masculins n'ont jamais dû réfléchir à s'ils termineraient leur thèse si leur femme tombait enceinte. 
Puis, il y a deux ans, quand j'avais 30 ans et quand la phase de rédaction a commencé à devenir sérieuse, j'ai évoqué avec mon promoteur l'idée de poursuivre ma carrière dans l'académique. Et là, cela a été la claque. Mon promoteur est très gentil, bien intentionné, mais en effet il faut constater qu'il y a beaucoup de gens qui sortent et peu d'opportunités qui suivent. Il m'a dit que malheureusement, mon CV n'était pas assez bon en comparaison avec mes concurrents pour poursuivre dans cette voie: pas assez de publications, pas d'expérience d'enseignement, et d'abord il fallait que je finisse ma thèse... Et puis bon, globalement, enfin, comment dire... Libre à moi de postuler pour un post-doc, mais il ne me soutiendrait pas.
Je ne pense pas avoir jamais raconté honnêtement cet échange auparavant. Cela a été un vrai choc. J'ai eu vraiment honte de moi, honte d'avoir pensé à cette carrière alors que je valais si peu. J'ai commencé par complètement perdre le contrôle de ma thèse. J'ai arrêté d'écrire, je me suis déconnectée, pour ce qui allait devenir un an de pause. Je me suis complètement remise en question. J'ai pensé à abandonner. Puis, progressivement, j'ai repris confiance en moi. J'ai écrit des articles, j'ai repris la rédaction de ma thèse, et curieusement je vaux quelque chose en tant que chercheuse, même si j'étais finalement parvenue à me persuader du contraire. Puis surtout, j'ai commencé à regarder autour de moi.
En sept ans, pas mal de collègues ont terminé leur thèse. Les hommes, eux, avaient tous un job, trouvé via le soutien de l'université, avant même d'avoir pu organiser leur défense. Ah, qu'on ne nous dise pas qu'il n'existe pas d'opportunités dans l'académique! Les femmes, elles, n'avaient un job que quand elles quittaient l'académique, et elles ne pouvaient compter que sur leurs propres contacts. Quand elles voulaient s'accrocher malgré tout, et bien...  Celles-là sont parties dans des galères impossibles, post-doc sur post-doc, expatriation, chômage, exploitation, dépressions, burn-out. Je peux vous dire qu'elles en ont bavé. Elles ont donné tout ce qu'elles avaient pour pouvoir percer. Mais elles étaient soit "trop agressives", "pas assez assertives", "pas assez charismatiques", "leur thèse était nulle", pour ne citer que quelques uns des justificatifs de leur long chemin du rejet. Et s'il s'avérait qu'elles osaient faire un bébé dans le processus, je ne vous raconte même pas le décuplement de la galère. Evidemment ce n'était jamais officiellement parce qu'elles étaient des femmes. Mais j'imagine qu'on ne dit pas à un homme qu'il a une approche trop agressive. On se dit qu'il est ambitieux. 
Ce n'est pas que les opportunités n'existent pas. En sept ans, deux postes se sont libérés dans la faculté. Même si la majorité des candidats étaient des femmes, ce sont des hommes qui l'ont emporté. Mais il y a quand même deux femmes en sept ans qui sont devenues profs! Sauf que leur poste est à l'étranger, pas en Belgique. 
C'en est tellement flagrant que c'en est caricatural.
J'ai vu circuler sur internet que 68% des Européens ne pensaient pas que les femmes soient capables d'être des scientifiques de haut niveau. Capacités intellectuelles ou capacités émotionnelles? Moi je pense qu'il est normal qu'on finisse par craquer quand la galère est tellement disproportionnée en fonction de son genre.
Ceci dit, j'ai insisté pour qu'il y ait au moins une femme dans mon jury de thèse. Ce n'est pas évident, mais on l'a trouvée. Le commentaire qu'on m'a balancé sur elle? Heureusement qu'elle a un mari qui s'occupe des enfants. 
C'est pas gagné, je vous dis.

3 comments:

Esmeralda Vermeulen said...

Merci de mettre Sur la toile ce que nous ressentons tout bas. L'inégalité dans l'académique a ete pour moi aussi une grande claque! Comment pensez que parmi les personnes les plus intelligentes (on parle quand même de professeurs enseignant dans les plus grandes universités du monde), les hommes pensent encore être supérieurs? Pourquoi m'a t'on ignorée une fois l'annonce de ma grossesse en plein postdoc (et je parle de simples bonjours), ne m'a t-on plus invitee aux réunions importantes? 2ans d'échecs et d'interviews ratées m'ont fait comprendre que oui je suis maman, oui la porte académique s'est refermée!
Le banquier qui ma refuse le pret pour ma maison le savait mieux que moi qu'il ne pouvait pas sappuyer sur mes diplomes et connaissances!
La seule différence avec ton secteur cest que nous en sciences exactes ils ont besoin de rats de labo pour faire leurs experience et écrire leurs articles, alors ils nous encouragent a faire jusqu'à 3postdocs apres quoi on doit de toute façon se reconvertir puisqu'il y a si si peu de postes académiques!!
Perso, je ne suis pas mécontente de ma reconversion mais c'est pas donne a tout le monde de se trouver une nouvelle passion et puis surtout d'y arriver financièrement puisque qui dit on sort de académique dit on redémarre a zéro car sans experience! (mais ca, c'est a Londres!)

Bibil said...

En effet, je me plains de ce qui se passe chez nous, mais je pense souvent à ton histoire aussi! La conversion est un peu plus facile quand on vient des sciences humaines ou politiques je pense... Chez nous c'est simple: la majorité des femmes finissent par travailler pour des associations engagées dans le domaine de leur thèse (souvent des liens forgés pendant la recherche de terrain), ou par complètement changer de voie... Mais le laps de temps entre le moment où on défend et le moment où on trouve est parfois assez décourageant! Surtout à un âge où tous nos potes sont en train de parler de leurs promotions, de leurs voitures de société et de leurs enfants, on est parfois bien en décalage...

Line said...

Tu viens de résumer toutes les raisons qui font que j'ai refusé un post d'assistant et une possible thèse en histoire en 2e licence ... le monde académique est définitivement un monde d'hommes qui se regardent le nombril je ne pouvais pas m'embarquer la dedans et mettre ma vie sur pause. J'admire sincèrement les gens qui se lancent dans une thèse et qui essayent après de percer dans la carrière académique. Souvent je constate qu'au final ils sont souvent déçus et perdus après tant d'efforts. Je connais des hommes aussi qui rencontrent les mêmes obstacles mais il faut admettre que c'est malgré tout typiquement féminin de se faire débouter à la fin du parcours ou après un congé de maternité.
Je pense à toi souvent ces derniers temps quand je passe des journées entières à la commission européenne pour la transposition d'une directive et quand je vois toutes ces jeunes filles qui se donnent corps et âmes à la commission pour finalement, une fois encore être mise à l'écart à la fin du stage parce que finalement les présidents de groupe de travail sont toujours des hommes...
Je trouve personnellement que finalement tu ne t'en tires pas si mal parce que tu es restée active et présente dans tellement de domaines que je ne doute pas que tu trouves une reconversion qui te plaise ;)