Wednesday, December 03, 2014

Thèse

Je vomis ma thèse.
Voilà, ça c'est dit.
Pourtant, traditionnellement, je suis la fille qui finit ses projets. Je suis la fille qui ne fait pas des "moitié-terminés", des "ça-ira-bien-comme-ça", des "c'est-presque-fini-allons-voir-facebook". Même pour des grands projets: des travaux de rénovation de 2 1/2 ans, des patchworks de deux mètres, des montages vidéos d'1h30, des demi-marathons, des dîners pour 100 personnes. Je termine tout. Quand je me suis fixée un objectif, même s'il est titanesque, je vais tout mettre en oeuvre pour l'atteindre. Je ne m'autorise pas l'échec.
Sauf pour ma thèse.
Et pourtant, il y a quelque chose d'unique dans ce sentiment de fierté (de soulagement, peut-être?) que l'on ressent quand on termine un gros projet. Quelque chose qui pourrait nous rendre accroc. On ajoute la dernière touche, on se dit, "voilà, c'est fini", on regarde ce qu'on a fait, on s'auto-félicite, et on se relaxe. On fait un énorme "check" sur la to-do list, et on repart l'esprit léger, en laissant tout derrière soi, totalement ivre de victoire et d'auto-satisfaction. A la limite, on se lancerait presque dans le projet suivant juste pour connaitre le sentiment d'ivresse de son achèvement.
Mais pour la thèse, c'est différent. C'est un trop gros projet, trop difficilement séparable en petites étapes successives. C'est trop difficile de voir ce qu'il faut faire, comment le faire, dans quel sens le faire. C'est un marais où on s'enlise sans jamais trop savoir par où et comment en sortir, et surtout, en combien de temps. Il y a l'énergie que cela prend, rien que pour s'y mettre, rien que pour relire mes to-do list, mes notes que je m'adresse à moi-même. Je m'écris "structure chapitre 3.2: débats parlementaires juin 2003, home office report, conclure avec intervention ministre de l'immigration". Ça a l'air clair quand je le dis comme ça. Ça fait 15 pages quand c'est terminé. Et bien, ça m'a pris deux mois. J'ai terminé ce bout de chapitre ridicule, je me suis auto-félicitée; mais en sachant le temps que ça m'a pris, et tout ce qui me reste encore à faire. C'était lundi. Nous sommes mercredi, je ne suis pas encore parvenue à écrire un mot du bout de chapitre qui suit.
Le matin, je me mets devant mon ordinateur, et je fais tout pour procrastiner l'ouverture de ce maudit document. Je peux bien le postposer jusqu'au milieu de l'après-midi si j'y parviens, parfois je ne l'ouvre jamais. Une fois qu'il est ouvert, j'ai comme une vague de désespoir qui m'envahit. Et puis allons donc, il faut bien s'y mettre. Sauf que cela me demande tellement d'effort rien que pour me mettre dans le bain de ce que j'ai écrit la veille! Au moins une heure pour me relire, comprendre ce que je voulais faire. Et puis, il faut écrire. Les mots ne sortent pas. Alors je me force. Les mots ne sortent que sous la contrainte, brutalisés, comme si je les vomissais. Pourtant je sais ce que je veux écrire, la direction dans laquelle je veux aller. Je ne veux juste plus faire l'effort, c'est trop pénible. Je traine cette thèse comme un boulet en me fixant des mini-objectifs, des mini-échéances, que j'échoue constamment à remplir. Je ne parviens plus à me motiver pour les compléter. Ces objectifs échoués me restent constamment dans l'arrière de mon esprit, me culpabilisent, me bloquent.
Et c'est pesant, parce que je veux la finir, cette thèse. Je suis la fille qui termine tout, la fille qui n'abandonne jamais.
Alors je fais autre chose.
Je fais de la couture, de la cuisine, des fêtes. Je m'investis à 100% dans mes travaux de rénovation, et une fois que ça c'est terminé, dans l'aménagement de ma maison, et une fois que ça c'est terminé, dans l'apprentissage de la broderie. Là, au moins, j'ai des résultats concrets, que je peux voir et quantifier. Mon wall facebook m'a été décrit comme un mélange de teckel et de broderie totalement répulsif pour la gente masculine, mais en réalité, je le vois plutôt comme une compilation de projets terminés, off-the-to-do-list, de trucs que je parviens à achever. A défaut de pouvoir poster, "j'ai fini le chapitre trois". Parce que le chapitre trois, j'y suis depuis janvier. 
Je vomis le chapitre trois.
Comme ça c'est dit.
Bon c'est pas tout ça, mais il est 15h30, je suis parvenue à procrastiner l'ouverture du document jusqu'ici, mais maintenant il faut s'y mettre. Sinon on sera déjà jeudi, et la semaine sera presque finie. Le but original: terminer pour fin octobre. Le nouveau but: terminer avant Noël.
Wish me luck.

1 comment:

Line said...

J'ai des souvenirs de cette difficulté de sortir qqch, de mettre de l'ordre dans mes idées, dans mes (trop) nombreuses données de recherche... ce n'était pourtant qu'un mémoire de licence mais quand je te lis je retrouve les sentiments que j'ai connu il y a presque 10 ans (QUOI??? 10 ans??? déjà!) et rien que pour ça je savais que je n'étais pas faite pour travailler dans la recherche. ça te bouffe tellement, ça colonise tout ton être au point de ne plus voir que ça, même si tu n'avances pas et ça c'est le pire. Tu vis en permanence avec ton sujet de recherche et c'est usant.
Ce commentaire ne t'apportera pas grand chose même si tu te doutes de toute la compassion que j'éprouve en écrivant ces quelques mots ... il faut juste parfois oser, prendre le risque de sauter sans filet, de te jeter dans la rédaction quitte à oublier l'heure, le jour, la nuit, les repas pour sortir de ce cercle vicieux et retrouver une dynamique positive qui te fait avancer.

De tout coeur avec toi ma bibil