Monday, May 12, 2014

Faire partie du club

Une de mes plus grandes surprises du passage de la trentaine, c'est qu'à l'âge où nous sommes sensés avoir vécu de belles et nombreuses expériences, et bien étonnamment les conversations deviennent très limitées. Les enfants, la conjugaison du travail et des enfants, les allergies des enfants, les crèches des enfants, ce qu'on ne peut plus manger quand on attend des enfants, ou la répartition des tâches ménagères quand on a des enfants. Bref, toutes des choses que je peux m'imaginer, mais sur lesquelles il n'y a pas beaucoup d'échange possible quand on n'a pas, justement, des enfants. Au point que parfois j'ai l'impression que tous les parents font partie d'un club, dont j'ai non seulement raté la deadline d'inscription mais apparemment aussi le concours d'entrée. La plupart du temps, quand je vais quelque part, je suis en minorité totale, la seule à venir seule. D'ailleurs il y a certaines personnes que je ne vois plus. Cela devient pénible parce que quand on se voit, on ne sait parler que de bébés. De leurs bébés.
Donc ça m'a bien surpris quand j'ai entendu dire, "avec Bibil ça devient pénible parce que quand on se voit, on ne sait parler que de travaux". Je réalise qu'en fait, je fais exactement pareil. C'est juste une question de sujets d'obsession. 
Je m'explique.
Quand je vais chez des gens, j'attends presque avec enthousiasme qu'on me pose la question. Vous savez. "Comment vont tes travaux". Les travaux, le planning des travaux, les choses qui ne se passent pas comme prévu dans les travaux, les corps de métier qui réalisent les travaux, les relations de voisinage à cause des travaux... Il y a toujours quelque chose de neuf à dire, un nouveau développement. Quand on me lance, je suis intarissable. J'ai besoin de partager, de libérer et d'évacuer toute la pression, mais aussi toute la fierté qui se construit autour de la chose. A présent j'évalue le succès de ma progression personnelle par rapport à la progression des travaux. Ma projection dans l'avenir ne se fait que dans les futures pièces de ma maison. Toutes les nuits je fais au moins un rêve sur le sujet. Mes travaux me stressent et me boostent en même temps, me dépriment puis me font vibrer. Le temps passe à une vitesse incroyable depuis qu'ils sont là. A chaque étape du planning se succède une autre, quand ce ne sont pas les rideaux c'est la peinture, ou ce sont la dimension des plinthes. Je suis tout le temps à cocher une case à ma to-do list, mais à en rajouter deux par la suite. Et ce n'est pas juste que ça prend du temps. C'est que je suis totalement et irrévocablement obsédée par la chose. Je suis accroc, totalement dépendante. Il n'y a plus rien d'autre qui m'intéresse; la thèse, la vie sociale, la famille, le blog, et même Knacki, tout ça, ça passe après.
Et le pire c'est qu'il y a pas mal de gens qui sont aussi accrocs que moi. Et je le vois bien, ceux qui font partie du club; ceux qui font des travaux, ceux qui en ont fait, ceux qui me demandent des photos "parce que ça a dû avancer depuis", puis qui me montrent les leurs "parce que ça a avancé depuis". Ceux qui connaissent mes horaires de réunion de chantier, ceux à qui je peux demander des échantillons de peinture et des adresses de parqueteurs ou des conseils de vis à gyproc. Ceux qui sont dans la même galère que moi, mais une galère qu'on vit comme un certain épanouissement quand même, et qui nous manquera quand elle ne sera plus là.
Et puis, il y a ceux qui ne font pas partie du club. Ceux que cela n'intéresse pas. Ceux qui viennent visiter mon chantier comme s'ils me faisaient une faveur, et qui baillent aux corneilles dès que je m'emballe sur la nuance de mes carrelages. Et puis ceux qui m'écoutent avec envie, pour ajouter ensuite que j'ai trop de chance, qu'eux ne parviennent pas à obtenir de prêt, ou ne savent pas se projeter dans l'avenir. Ou ceux qui complexent parce que vraiment, tout le monde s'y met, il serait temps qu'eux aussi. Ceux à qui mon chantier leur rappelle la pression sociale, que la vie est une compétition à qui réussit le mieux et que dans cette course, ils ont une case qui n'est pas cochée. 
Alors s'il y en a parmi vous qui rentrent chez eux tout déprimés en se disant qu'ils n'en sont nulle part, alors que tellement d'autres personnes y sont... Tout est relatif, finalement. Ce qui convient à l'un ne convient pas forcément à l'autre, le tout est de trouver vos propres sujets d'obsession.
Et puis vraiment, savoir si je trouve ça normal qu'un pédiatre refuse de prescrire autre chose que de l'homéopathie à votre enfant... C'est vraiment aussi fascinant que quand je vous parle de mes poutrelles HEA.

1 comment:

Esmeralda Vermeulen said...

Ah ah bravo de le dire, je me demande si certaines personnes se sentiront concernées ;) (Et la, j'essaye de me rappeler la conversation que nous avons eue en esperant ne pas t'avoir trop emmerdé avec Nuno lol ou ma recherche d'emploi qui est mon obsession numero 1)
Mais c'est vrai que, sorry de le dire encore, en Belgique, il y a un gros travail social à faire! Que veut dire réussir? boulot, marié, maison, enfant, le tout avant 30ans? Et surtout dans cet ordre précis, sinon on est marginal!
Et pour qui? pour les parents, les amis?
ET si on était heureux célibataire jusque 44ans? En Belgique, cela provoquerait de la pitié et un jugement d'abnormalité, en Angleterre, ça inspirerait indépendence et maturité!