Friday, March 01, 2013

Irrationnel

Quand on est dans une situation de stress générale, disons par hasard en fin de thèse, il est parfois difficile de voir les choses rationnellement et d'un air détendu. Il y a toute une série de petites croyances et superstitions irrationnelles qui occultent notre bon jugement. Et pourtant on le sait qu'on n'est pas objectif, que ce sont des postulats non-fondés, et ce en total paradoxe avec le degré d'intellectualité qu'on essaie d'insuffler à la thèse.
Un exemple.
"Je peux juger l'efficacité de mon travail par le nombre d'heures que j'ai passé dessus". Peu importe que parfois on atteint un stade où on est juste pas productif et que de veiller jusqu'aux petites heures ne changera rien. On ne voit plus son avancement qu'en termes de pages rédigées ou d'heures de travail; la notion du "temps relatif" est une inconnue totale. 
Un autre exemple. 
"Comme je n'y connais rien en travaux de rénovation et je vais me faire exploiter et arnaquer et on va abuser de ma naïveté". Genre on va me placer des prises à des endroits bizarres, ou on va me poser des faux planchers et me le faire payer prix du massif, ou on va totalement nier de mettre des isolants à certains endroits ou de raccorder de la tuyauterie à mes égouts, et le tout avec des retards absolument scandaleux. Qu'est-ce que je peux en savoir de toutes façons, dans le devis c'est écrit pareil. Et les primes je vais me les brosser, et la commune trouvera toujours un moyen pour me faire payer plus, on sait très bien que je ne vais pas parvenir à aller repérer la faille dans la législation. 
Un autre exemple.
"Passé 30 ans je suis officiellement vieille, je ne peux aller que vers le déclin". En d'autres termes, d'ici l'année prochaine, je n'ai plus le même corps que maintenant. Variante: "si je ne suis pas parvenue à hameçonner le poisson et à le coincer dans un mariage avant mes 30 ans alors que j'avais un corps encore correct, il y a peu de chances que j'y parvienne après." Mais enfin Bibil relativise, ce n'est pas parce que tu vas aller vers tes 40 ans que, bon, enfin, bon, enfin quand même en fait.
Un autre exemple.
"Il va m'arriver un truc dramatique avant que je ne puisse terminer cette thèse". Ca, c'est sans doute la croyance la plus stupide, et en même temps la plus anxiogène. Depuis que j'ai fait cet accident de voiture avec ma soeur en Suède, et depuis que j'ai des amis qui ont développé des maladies et accidents cardio-vasculaires graves, j'ai réalisé qu'on était pas invincible et qu'il s'en fallait de peu pour que tout se termine. C'est un grand classique de la crise du quart de siècle parait-il. Du coup, j'ai peur de manquer de temps, de ne pas pouvoir accomplir toutes les choses que je souhaite réaliser, et je deviens totalement paranoïaque: le moindre essoufflement, la moindre raideur musculaire, le moindre mal de tête, ne serait-ce pas un symptôme de mon corps qui me trahit? Est-ce que je n'aurais pas du cholestérol déjà aggloméré en un caillot quelque part dans mes veines, n'attendant que son heure pour me porter le coup fatal? Ou une tumeur vraiment bien planquée et qui ne sera détectable que quand il sera trop tard? Est-ce que prendre le volant en ayant accumulé tellement de fatigue, ou me laisser conduire par quelqu'un en qui je n'ai pas confiance, ce ne serait pas ça ma fin? Puis les questions dérivées: de combien de temps est-ce que je dispose encore, exactement? Non mais parce que sérieusement, il faut me le dire, si c'est pour maintenant! Quoi, c'est pour maintenant? Ne puis-je pas avoir une année de plus, juste une année pour terminer tout ce que j'ai à faire? 
Cette paranoïa, ce n'est pas tellement la peur d'avoir des regrets, mais surtout celle de ne pas remplir les objectifs que je me suis fixée, et d'avoir fait tellement d'efforts pour au final les voir gâchés parce que je n'aurais pas été là au moment crucial de leur conclusion. C'est un peu comme une émission de télévision où le participant accumule des sous à chaque nouvelle étape, voit la somme potentielle de ses gains augmenter, mais tant qu'il n'a pas sécurisé un certain plafond, il peut encore tout perdre. 
Un autre exemple.
"Je suis certainement en train de passer à côté d'une théorie existentielle ou d'un discours fondateur ou d'un développement inattendu, et c'est évident pour tout le monde sauf pour moi, et ça va me retomber dessus à ma défense de thèse". Variante, en fonction de mon degré de remise en question de ma thèse: "En fait je n'ai aucune idée de ce que je fais, je suis une fraude totale et même si on m'accorde un diplôme après, je ne l'aurai pas mérité. En tous cas ce serait bien la preuve qu'on n'a pas relu ma thèse attentivement."
Et finalement, dernier exemple, enfin là c'est partiellement vrai j'espère:
"Ma thèse intéresse tout le monde et les gens adorent m'entendre en parler, en face à face, sur facebook, sur le blog, par sms, on meurt d'impatience de savoir ce que j'ai à apporter à la communauté scientifique et mon état mental est d'une cruciale importance. D'ailleurs dans la vie des autres il ne se passe rien comparé à la mienne. La preuve c'est que ma défense de thèse est attendue comme l'événement marquant de cette année 2013." 
... Non?
Comment ça, non?
 

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