Thursday, November 22, 2012

Le doute existentiel du doctorant en fin de thèse

Ah, ça ferait un bon titre de livre ça. Un peu trop sérieux peut-être, il faudrait y ajouter une couverture rose avec des papillons argentés pour faire mieux. Mais soit.
La plupart du temps, sachez-le, ma vie se passe bien. Il s'agit d'une succession de journées bien remplies et pleines d'activités sociales, un peu trop pleines parfois, et où on va dormir trop tard. Et le doctorat, la plupart du temps, c'est très cool. On ne le dit pas assez, mais c'est quand même l'occasion de travailler sur un projet qui soit totalement personnel, avec une liberté académique énorme et un rythme qu'on est le seul à s'imposer. Mais bon, ça, c'est la plupart du temps.
Puis il y a les jours marqués par le doute existentiel du doctorant en fin de thèse. Des jours qui commencent toujours par un constat navrant, à savoir: on est quand même super à la bourre.
Oui. On réalise que cela fait deux mois qu'on aurait dû commencer à rédiger, mais qu'à la place on est toujours en train de travailler sur ces retranscriptions d'entretiens impossibles, en train de regarder l'accumulation gargantuesque d'articles scientifiques qu'on doit lire mais qui sont encore plus chronophages que lesdits entretiens, et qu'on stocke à côté de ceux qu'on a déjà lus et dont on ne se souvient plus du contenu. Les jours où se demande bien si on pourrait écrire une seule page cohérente dans tout cet édifice. On voit les heures qui se transforment en journées qui se transforment en semaines qui se transforment en mois, le temps qui s'écoule avant l'échéance ultime et où on se dit, vraiment, je n'avance pas dans ma thèse. Et on se met à stresser.
Et la belle particularité de la thèse, voyez-vous, est qu'il s'agit d'un projet tellement personnel que quand la thèse ne va pas, tout est affecté. "Je n'avance pas dans ma thèse" devient "je n'avance pas dans ma vie". La deadline de la fin de financement ressemble étrangement à celle des 30 ans. On écoute nos potes qui ont déjà eu des promotions, voitures de société, indexation de salaire, treizième mois, impôts sur le revenu, opportunités à l'étranger, hésitations existentielles à passer en temps partiel et s'installer en tant qu'indépendant complémentaire. On écoute ceux qui parlent de leur mariage, ou de leurs enfants, ou de ceux qu'on ne voit plus à cause de leur mariage ou de leurs enfants. Et on constate que rien de tout cela ne s'applique à notre vie. A la place, on est toujours coincé là, dans ce statut intermédiaire entre la vie étudiante et la vie professionnelle, avec la thèse comme seul compagnon des petites heures. 
On se souvient alors d'il y a quatre ans où on nous présentait comme un "élément prometteur" et "active dans tellement de domaines". Mais on ne se sent pas prometteuse du tout devant la page blanche, et tous les hobbies qu'on a développés en dehors de la thèse, finalement, n'ont plus d'autre sens que de se distraire du vide total du reste de sa vie. On se rassure en se disant qu'au moins on est propriétaire, mais quand on voit à quel point les travaux c'est pire que les retranscriptions d'entretiens et à quel point les taxes se souviennent de ton existence, on se demande si on a vraiment fait le bon choix. Et là, les mariages et les enfants et les promotions, on les a un peu dans la gorge, on se demande quand est-ce qu'on va finalement avancer un petit peu au lieu de toujours faire du sur place.
Puis bon, à partir de ce moment-là, si on ne fait rien, on entre dans des cycles d'angoisse. On se dit que notre vie n'a pas de sens, qu'on va vieillir seule, et qu'on va vieillir tout court en fait, ce qui implique de voir nos amis et nos parents vieillir, développer des maladies, mourir; de voir les enfants des autres grandir et nous rappeler tous les jours nos occasions manquées; de si ça se trouve se retrouver un jour dans une situation où on aura vraiment besoin d'être accompagnée et de se rendre compte qu'on n'aura vraiment personne.
Sauf qu'avec le temps on a bien compris que ces cycles d'angoisse peuvent être très destructeurs et qu'il faut à tout prix casser l'engrenage. Alors on se met à bosser encore plus. Retranscrire ces entretiens de matières fécales, et quand on n'en peut plus, chopper un de ces articles pour se dire qu'on va au moins en lire un. Passer une semaine dessus, et le vendredi soir annuler tout pour pouvoir le terminer parce qu'on ne va quand même pas y passer le weekend non plus, et finalement passer le weekend dessus quand même. Tout cela pour avoir ultimement l'impression d'avancer un tout petit peu, de ne pas être un gigantesque échec et d'arrêter de courir derrière le train de la vie qu'on devrait avoir. 
Sauf qu'une fois qu'on remonte dans le train et que tout va de nouveau bien, on arrête d'avancer dans la thèse. On accumule les retards, et on l'ignore parce que tout va tellement bien et que ce serait dommage de se prendre la tête avec ça.
Mais bon. On est en fin de thèse. Il y a forcément un jour où on va devoir se reprendre la tête avec ça. Chassez la thèse et elle revient au galop; elle ne fait qu'hiberner pour mieux nous surprendre.
Et le pire c'est que toute cette prise de tête se fait au bénéfice d'un document qui ne va pas fondamentalement faire avancer la science, va se heurter au refus de la publication et va croupir sur des étagères comme un objet de décoration. Et après il va falloir trouver un job. Sauf que c'était déjà tellement la galère quand on essayait de trouver un emploi avec trois masters qui ne servent à rien, on se demande ce que ça donnera quand on aura trois masters et un doctorat qui ne sert à rien... Car il nous spécialise dans un domaine qui en fait deviendra obsolète en janvier 2014.
Ahlala je vous jure. Faites une thèse, qu'ils disaient.
Enfin au moins ce midi je mange des sushis. Si. Parce que je le peux, d'abord, et tous les jours si j'en ai envie. Je suis en fin de thèse, j'ai le droit.

1 comment:

Alice said...

C'est bient tout ça mais faut mettre des photos aussi! (et biiiim)
Bon j'espère que ce n'est pas déplacé après ta longue réflexion, pcq je fais mon commentaire avant de lire...