Thursday, November 08, 2012

Bibil sauve des vies

Comme certains d'entre vous le savent, j'ai une phobie. Enfin, j'ai plutôt deux phobies qui se rejoignent assez fort: d'un côté la phobie des piqûres, et d'un autre la phobie des guêpes (parce qu'elles piquent)(mais bizarrement je n'ai pas peur des autres insectes qui piquent, allez savoir, il n'y a pas de logique). J'y ai déjà fait allusion à plusieurs reprises sur ce blog, mais aujourd'hui je vais vous développer la chose.
D'abord, d'où est-ce que cela me vient? Rétrospectivement, je peux mettre le doigt sur certains événements marquants de mon enfance: la guêpe qui s'est coincée dans mes cheveux et qui a piqué neuf fois pour s'en sortir; ou encore la fois où on m'avait dit que je ne sentirais rien pour mon vaccin mais que dites donc, qu'est-ce que j'ai douillé. Mais déjà à ces moments-là je n'étais déjà pas fan des piqûres, donc j'imagine qu'on ne partait pas de rien. Ce sont des peurs qui se sont accumulées sur d'autres peurs et qui ont formé quelque chose de monstrueusement anxiogène. Quand on essaie de me piquer j'ai de la colère qui remonte, de l'anxiété, de la panique. Pour moi, les piqûres représentent une forme extraordinaire de violence que je ne parviens pas à rationaliser. N'essayez pas de me piquer juste pour rire un peu, je suis capable de vous casser le bras dans un geste d'auto-défense.
Bref. Il a fallu quelques temps pour que l'on réalise que je ne jouais pas juste à la comédie, mais que j'avais réellement un stress psychologique - notamment à onze ans après un épisode où deux médecins ont dû me retenir pendant qu'un troisième m'injectait un vaccin par la force. Et il a fallu encore plus de temps avant que moi-même, je n'accepte que ce problème, je devais le résoudre, parce que parfois dans la vie il n'y a juste pas d'autre choix que de faire ses vaccins. Depuis ces dernières années, donc, j'essaie de faire face à mes phobies. Je sais que je ne serai jamais totalement à l'aise avec la chose, mais je me suis fixée quelques objectifs pour parvenir à gérer ce stress.
Pour vous décrire la situation. A 25 ans, je pleurais encore pendant une demi-heure dans ma voiture après chaque prise de sang, et je ne parvenais plus à utiliser mon bras pendant les trois heures qui la suivaient. L'été, je ne parvenais pas à manger dehors, j'étais toujours anxieuse qu'une guêpe n'arrive pour rôder autour de mon plat; les réceptions de mariage étaient un calvaire; tous les weekends à la mer étaient astucieusement évités de crainte de ces fameuses poubelles à guêpes sur les plages. Je détestais l'été, et l'hiver quand je me les pelais sous le gel, je me disais, 'au moins en ce moment il y a des guêpes qui sont en train de mourir'. Bref, on ne le dirait pas comme ça, mais la situation était un tout petit peu handicapante.
Cinq ans plus tard, je vous dirais que tout ceci est une question de préparation psychologique. Je ne suis pas plus à l'aise avec la chose mais je parviens à me maitriser en public. C'est un peu du masochisme, quand on y pense, parce que je m'expose volontairement à un truc qui me stresse à fond et je souris comme si de rien n'était, me concentrant sur la fierté et le soulagement que je ressentirai une fois que je serai en sécurité. C'est pour les prises de sang que j'ai réalisé le plus de progrès. J'angoisse toujours quelques heures avant mais quand même moins que dans le temps, et sur place je ferme les yeux et je respire, même quand j'ai une stagiaire qui cherche ma veine à trois reprises et oublie qu'elle devait prendre encore un tube une fois que tout est fini. Pour les guêpes c'est un peu plus laborieux, parce qu'on ne sait jamais deviner quelle sera leur trajectoire et quand elles vont piquer, mais je suis capable de la regarder voler sans faire une crise de panique - bon évidemment il faut toujours que quelqu'un se dévoue pour la tuer sinon je n'arrêterai pas de penser qu'elle est encore là, quelque part, en vie, prête à revenir me hanter.
Dans ma tête, j'ai deux benchmarks ultimes dans la lutte contre mes phobies:
1. Etre capable de continuer à manger et à converser alors qu'une guêpe tourne autour de mon assiette, et le cas échéant, être capable de a. tuer ladite guêpe, et b. me débarrasser de son corps.
2. Donner mon sang. 
Et c'est de ce second cas de figure que je vais vous parler aujourd'hui, après toute cette longue introduction. Car voyez-vous je suis O+, donc presque donneur universel, et j'éprouve toujours de la culpabilité à chaque fois qu'il y a un appel aux dons à l'université, parce que je suis en bonne santé, jeune, j'ai une bonne qualité de vie et je serais capable de donner beaucoup de sang avec mon mètre quatre-vingt et la corpulence qui va avec. Je pourrais faire de belles choses, mais je suis trop trouillarde. Et donc à chaque fois que je traverse ce hall de guerre où se font perfuser huit étudiants à la chaine en me concentrant sur ne pas m'évanouir, je me fais cette promesse: si un jour, quelqu'un venait personnellement à moi en me suppliant de lui sauver la vie, et bien à ce moment-là, je ne serai pas chiche.
Vous pensez peut-être que c'est ne pas prendre beaucoup de risques. Et bien figurez-vous que c'est ce qui est arrivé.
Des amis de mes parents ont envoyé un email décrivant une situation absolument dramatique. Leur fils est en attente d'une greffe de moelle osseuse, mais a développé une maladie pulmonaire en attendant et il ne peut s'en sortir que grâce à un don de globules blancs du groupe sanguin O+. Que diantre! Un message de l'au-delà! Dans un mouvement d'esprit chevaleresque, j'ai immédiatement proposé mon aide, et sans me laisser le temps d'avoir des arrières-pensées, on fixé la date de la collecte.
Alors, au début, c'était plutôt cool, quand j'annonçais la chose on n'arrêtait pas de me dire que j'étais vraiment une fille bien, que je faisais quelque chose de courageux, que peu de gens auraient la volonté de se lancer dans cette procédure. Puis, quelqu'un a eu la présence d'esprit de m'expliquer ladite procédure. Et là c'était beaucoup moins cool. En fait on ne va pas juste prendre mon sang et sélectionner les globules blancs par la suite, comme je l'imaginais naïvement. Non. On va commencer par me gaver de médicaments et de cortisone pendant cinq jours pour booster ma production de globules blancs. Puis le jour de la collecte on va m'installer une sorte de circuit dans mes veines pour détourner mon sang vers une machine qui filtrera d'abord mes globules blancs, puis me remettra mon sang dans mon organisme par la suite. Ca devrait durer trois heures. Après ça, je ne dois pas m'attendre à me sentir en forme. 
Alors bon, déjà ça, j'ai envie de dire, ce ne faisait pas du tout partie du deal original.
Puis il y a mes amis qui font partie de la profession médicale. Quand je leur explique mon projet héroïque, au lieu de m'encourager dans cette direction, c'est soit, "non mais tu es sûre de ce que tu veux faire là, Bibil? Parce que ces machines c'est quand même beaucoup plus risqué qu'une seringue, les risques que tu te choppes un truc qui traine sont beaucoup plus grands." Ou alors, "il faut faire attention à la coagulation de ton sang après, il va falloir quelques temps avant que cela ne se remette en place, si jamais il t'arrive quelque chose... C'est quel médicament qu'on te donne au juste? Parce que je ne les recommanderais pas tous." Ou encore, "dis Bibil, c'est bien joli tout ça, mais tu sais que la cortisone, ça fait quand même bien grossir?"
Et enfin il y a ma soeur, qui est O+ elle aussi, et qui rigole bien. "Non mais déjà que moi je n'étais pas très chaude, alors bon, toi, tu vas tomber dans les pommes avant qu'on n'ait pu faire quoi que soit".
Autant vous dire qu'à ce stade j'avais sérieusement la pétoche, je m'avançais vers l'abattoir, ça allait être une véritable boucherie.
Enfin, la première étape de tout ce long processus, c'était quand même le test de compatibilité à la Croix Rouge. Qui s'est passé plus ou moins comme ceci.
Docteur: "Est-ce que vous êtes enceinte?"
Moi: "Heu, non."
Docteur: "Est-ce que vous êtes atteinte d'une maladie vénérienne?"
Moi: "Heu, non."
Docteur: "Est-ce que vous avez résidé au Royaume-Uni ou en Irlande entre 1989 et 1996?"
Moi: "Heu, non".
Docteur: "Est-ce que vous êtes allée dans un pays tropical dans les six derniers mois?"
Moi: "Heu, non."
Docteur: "Est-ce que..."
Moi: "Ah si, attendez! Je suis allée au Mexique en août. C'est un pays tropical, ça?"
Docteur: "Heu, oui."
Moi: "Ah."
Docteur: "Ben voilà. Désolée, on va contacter un autre donneur."
Ahlala. Je me suis montée la tête, préparée psychologiquement, j'avais même sélectionné le livre que j'allais prétendre lire comme si de rien n'était alors que j'étais en train de me faire dépecer le bras ("Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson). Et tout ça pour un gigantesque flop. Par contre je ne vous décris pas le sentiment de soulagement quand je suis retournée dans ma voiture après, je vous jure que je ne parvenais pas à comprendre ma chance, j'avais l'impression d'avoir été rescapée d'une catastrophe nucléaire, au moins. C'est que cela devait être un message de l'au-delà, ça aussi.
Ne croyez pas que j'abandonne si facilement, ceci dit. J'ai bien l'intention de récidiver. Mais la prochaine fois que mon esprit chevaleresque me dira d'aller sauver une vie, je pense que je commencerai par un don de sang classique, pas trop trash, hein. 
Et j'irai choisir un endroit discret où on me donnera un jus d'orange et un cookie après.
Parce que bon, huit étudiants à la chaine qui tiennent le coup et leur assistante qui tombe dans les pommes, ça le fait moyen quand même...

5 comments:

Anonymous said...

C'est pas un don de moelle osseuse plutot que moelle epinière??

Bibil said...

Si tu le dis c'est que ça doit être vrai :-) Bon j'ai updaté.

Maman said...

J'avais mobilisé ton père pour qu'il te tienne la main. Et qu'il observe la machine qui tune le sang comme pour certains coureurs cyclistes. Il est ravi de s'occuper de son potager!

Line said...

Allez quand j'aurai accouché et passé le délais réglementaire je veux bien t'accompagner pour donner ton sang ;) tu verras c'est rien du tout et après on a le sentiment d'avoir accompli une bonne action ;)

Eliane said...

C'est vrai ça, mon dernier don de sang n'a duré le temps que de lire une demi-bd. Celui de plaquette et de plasma dure plus longtemps, mais ce n'est pas plus éprouvant.