Wednesday, September 05, 2012

La Vie des Autres - Adrien

Aujourd'hui, pour notre dernière édition de "la Vie des Autres", Adrien va nous parler du Palais de Justice... Pour les non-Belges d'entre nous, sachez que le Palais de Justice c'est ceci:


Construit à la fin du 19e siècle sous le règne de Léopold II, le Palais de Justice a été construit par l'architecte Joseph Poelaert (à qui nous devons notamment notre Colonne du Congrès) et est plus grand que la basilique Saint Pierre de Rome. La légende dit d'ailleurs que les habitants du coin, aux capacités linguistiques limitées, ont littéralement interprété le titre de "Chief Architect" des architectes anglais travaillant sur le chantier comme "schieven architek"; les amis non-belges d'entre nous apprendront que "schieve" veut dire "de travers". Et de fait, son architecture parfois absurde lui vaut d'abriter de temps à autres des représentations théatrales du Procès de Kafka. Mis à part ca, le Palais de Justice est très souvent dans l'actualité belge en raison de son état de délabrement et son besoin d'une rénovation couteuse.
Adrien c'est à toi.

***

Quand j’ai commencé à travailler au Ministère de la Justice, il y a déjà trois ans, on m’a alloué un bureau au cinquième étage avec une vue agréable sur Saint-Gilles, et quelques manifestations syndicales. Puis, ayant changé d’affectation, j’ai été relocalisé au sixième, qui a des fenêtres plus petites et placées plus haut: j’imagine, le grenier quand le bâtiment était encore un hôpital. Pourtant, je ne me suis pas plaint. 

Et pour cause, quand je me lève de ma chaise de bureau et que je regarde par la fenêtre, je vois le Palais de justice. Un petit bout. Le plus impressionnant bâtiment de Bruxelles, et à mon sens le plus beau. Il est chargé d’Histoire et d’histoires, il est un symbole, il est détesté, il est photographié. 

Il y a un mois, je suis passé dans un greffe en face du Palais. L’un des bureaux, en coin, avait une fenêtre donnant sur la ville – la vue porte de l’Eglise des Minimes jusqu’à l’Atomium – et l’autre sur le Palais. Horreur ! L’occupant, sympathique toutefois, n’avait rien trouvé de mieux que de monopoliser les tablettes pour des plantes, style école primaire, qui cachaient ces merveilles ! 

Le Palais me rappelle une certaine jeunesse, jeunesse où je rêvais être parmi les gens illustres. De grands noms y sont associés ou gravés, d’autres y sont gardés précieusement, sur des stèles, aucun dont je n’ai finalement pris la peine de me souvenir. Sauf deux, Poelaert et Schuiten, bien sûr. Adolescent, j’y rejoignais des fois mon père dans son bureau. J’adorais me balader dans les couloirs immenses aux plafonds hauts comme des maisons. Quelques fois, nous restions un peu plus tard et nous visitions les coins les plus reclus. D’une salle d’audience austère à une rampe d’escalier quelconque, puis d’une porte simple à des archives moites, puis à la chaufferie, où des dossiers du siècle passé (le 19ème donc) étaient abandonnés, pour terminer sur les rampes macadamisées. Un parking avec une vue imprenable sur tout Bruxelles, apparemment suffisament romantique pour certains. Un jour, un escalier, que je ne retrouve plus, nous a amené au Saint des Saints : le couloir situé dans la coupole de la Salle des Pas Perdus. Waw ! 



Aujourd’hui, le Palais ne m’impressionne plus de la même façon, mais je l’adore toujours autant. Il me semble plus triste qu’avant, et moins énigmatique. Non pas tant parce qu’il nécessite des travaux plus criants qu’il y a une douzaine d’années (la coupole resplendit d’ailleurs à nouveau), mais surtout parce que la sécurité a changé. Avant, il représentait une certaine nonchalance, toutes portes ouvertes (cellules mis à part, ouf !), labyrinthique, délabré, avec des aménagements absurdes et des bureaux décalés et vieillis. Pour moi, l’Etat et le droit c’était un peu comme ça, et cela m’attirait. Ca sentait le vieux livre, l’autorité, la tradition et surtout l’absurde. Un peu aussi le symbole d’une Belgique unie, précoloniale et riche. 

En peu de temps, tout a changé. Certes, des travaux sont toujours nécessaires, mais plus aucune porte n’est ouverte. Je ne peux plus m’y perdre comme avant. Pourtant, je sais qu’il regorge encore de secrets inconnus. Très peu sont relatés toutefois, et quand ils le sont, je suis tiraillé entre la joie et la déception : je ne puis les découvrir par moi-même. J’ai imaginé beaucoup de plans chancelants pour le faire, mais hélas ! 

L’ancien Ministre avait lancé un appel à projet pour son affectation dans le futur. L’utilisation du Palais m’a toujours semblée alambiquée. Intéressé, j’ai visité l’exposition qui en avait été faite, et j’en suis ressorti, hum, pas trop rassuré. Si j’appréciais l’initiative, l’idée de voir « le complexe » transformé en hôtel ou en centre commercial était horrifiante. Heureusement, tous les projets n’étaient pas imaginaires. Quelques voix se sont levées pour redorer le bâtiment, mais, à mon étonnement, pas tant que ça… Il est pourtant évident que ce bâtiment est une merveille en tant que telle, une pyramide du Galgenberg, qui mériterait d’être classée au patrimoine de l’UNESCO (il parait que c’est en projet). Et que l’on pende par les pieds quiconque oserait dire le contraire ! ‘’Philistines’’, comme disent les anglais, ou iconoclastes plus près de nous. Résultat de l’appel à projet : rien n’est projeté. Ouf ! Il reste le Palais de Justice. Zut ! Tiraillé, par les contraintes budgétaires et communautaires, il va s’écrouler. (Pour la pétition, voici le chemin). 

Pour l’instant, heureusement, il reste encore une part d’énigme et d’absurde. Par exemple, personne ne veut y travailler car peu confortable mais personne ne veut s’en défaire. Et d’ailleurs personne ne veut payer pour le moderniser. Pourtant, il faut être honnête, c’est tout à fait faisable. La poussière des couloirs, l’immensité de la tâche et ses portes gigantesques survivent. Illustre, il le reste. Il tient debout, grandiose, sans pour autant être arrogant, le gris prévalant. 

Non définitivement, il existe une certaine étonnante humilité dans ce bâtiment. Mais il a longtemps glissé dans la désinvolture de ceux qui l’entretiennent. Des jours chantants sont toutefois à l’horizon. La conscience de perdre une telle perle tant architecturale qu’administrative a touché certaines consciences. Oui, je l’aime ce le Palais de Justice. Et si lui et moi on a des traits communs, ce serait quand-même chouette de le voir entrer le XXIème siècle…. 

P.S. : Dès lors, si vous avez trouvez des informations très intéressantes sur le bâtiment, je suis preneur. 

P.P.S. : A propos de machins classés Unesco, il existe une initiative pour classer la culture du carillon à l’UNESCO. Ca n’a rien à voir, mais j’avais envie de vous le dire ! D’ailleurs, voici une photo de votre humble serviteur fondant une cloche.

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