Thursday, May 17, 2012

Berlin, la suite


Cela fait deux semaines que je suis là, et globalement je dirais que ça se passe bien. Je me rends compte à quel point j'appréhendais ce terrain avant de venir ici: à cause de la différence de langue, de la sensibilité de mon sujet de thèse en Allemagne, de la perspective d'une fois encore me retrouver seule dans un pays étranger, de ceci ou de cela... Je suis réellement surprise de voir que cela ne m'empêche pas de me plaire ici!
En fait, je me rends compte que je me préparais mentalement à ce que ce terrain-ci ressemble à celui de Paris. A chaque fois que je me posais des questions sur ce que j'allais trouver en Allemagne, tout se rapportait à cela, "pourvu que ce ne soit pas comme Paris". Et c'est là que je me rends compte à quel point ce terrain parisien m'avait sapé le moral, et à quel point j'avais pris l'habitude de voir ce qui m'attendait d'un oeil négatif.
Ce n'étaient pas tant les gens, pourtant. J'ai quelques bons amis à Paris et j'ai passé de bons moments avec eux. Mes collègues, une fois un douloureux moment d'auto-introduction passé, se sont avérés être très sympas. Mes colocs étaient cools, mon logement était bien, mon environnement de travail était favorable, bref il n'y avait pas de raison rationnelle pour que cela se passe mal.
Mais j'étais constamment stressée. Je n'ai eu aucun résultat pendant près de deux mois, apprenant à mes dépends qu'il ne fallait pas essayer de contacter un ministère français à l'approche de Noël ("à l'approche" signifie de début novembre à début janvier). J'ai donc du cavaler pour tout récolter pendant le mois de janvier, j'avais entre deux et trois entretiens par jour tous les jours; puis évidemment comme je n'en avais jamais terminé, j'ai continué les aller-retours Bruxelles-Paris jusque fin avril. La pression temporelle était énorme.
Puis il y avait la ville, l'hiver, le rythme de vie, l'ambiance. Jamais hors du bureau avant 20h30. Les gens désagréables partout. La météo. Le gris omniprésent. J'avais toujours l'impression de faire un pas de travers. Le manque d'infrastructures pour les doctorants. Aucune cohésion de groupe parmi eux. Le prix de la vie horriblement cher, pour le seul terrain où je n'ai pas obtenu de bourse. Toutes les étapes me semblaient extraordinairement difficiles, et je me sentais extraordinairement seule. Et mis à part mes amis, tout le monde me semblait extraordinairement malheureux.
Tout cela est très paradoxal évidemment, puisqu'en termes objectifs mon terrain a été un succès incroyable. 41 entretiens, des propositions de conférence, l'accès à des archives confidentielles, je pense que j'ai du atteindre une sorte de record. Mais moralement parlant, quelle catastrophe!
Dès décembre j'ai commencé à avoir des crises d'angoisses, ce qui était une nouveauté pour moi. Elles étaient d'abord sporadiques et toujours déclenchées par quelque chose. J'avais alors des idées très noires, très très noires; des idées qui impliquaient généralement de me projeter à 40 ans et de constater à quel point le pire était encore à venir. De me demander qui parmi mes proches et amis seraient les premiers à vieillir, tomber malades, décéder, perdre des parents, des enfants; et si moi-même je serais encore là pour le voir, ce qui de toutes façons me semblait plus enviable que de finir seule, prématurément vieille et à la carrière gâchée. D'une certaine façon je m'étais auto-persuadée qu'à partir de ce moment la situation ne pouvait que s'empirer, mon corps se dégrader, et que le futur ne me prévoyait que des épreuves. 
A partir de janvier les crises d'angoisses sont devenues fréquentes, tous les deux jours, tous les jours, plusieurs fois par jour, parfois en public. Il ne fallait plus rien pour les déclencher, j'étais tellement stressée en permanence que ce n'était plus nécessaire; et ces crises étaient tellement horribles que je commençais à angoisser à l'idée d'avoir des crises d'angoisse, c'est vous dire le cercle vicieux. Mais je me disais, je n'ai que quelques mois à tenir, après tout ira mieux.
Sauf qu'une fois rentrée en Belgique, ce n'est pas allé mieux. C'était peut-être le fait de tout-le-temps devoir retourner à Paris et de ne jamais pouvoir laisser ce terrain derrière moi; c'était peut-être de devoir en plus déménager et m'occuper de 10 000 autres choses pour lesquelles je n'avais pas de temps; ou alors, c'était peut-être juste la météo. J'étais épuisée. Les activités que j'aimais faire auparavant me semblaient vides de sens. Plus rien ne m'enthousiasmait. Je regardais la situation de haut et je me disais, "c'est ça ma vie? Et bien, c'est drôlement chiant". Et je continuais à avoir des crises d'angoisses. Je ne rentrais plus dans mes vêtements, contrôler ma nourriture était un effort que je ne parvenais plus à faire. Et devoir terminer, terminer à tout prix ce terrain parisien qui n'en finissait plus de ne pas se finir. Pas étonnant que j'avais assez peur de ce que me réservait Berlin.
Puis j'ai déménagé ici, en Allemagne, et je suis étonnée de voir que non, ce n'est pas horrible, le futur ne me réservait pas que le pire après tout. Mon poids est de nouveau stable. Je n'ai plus d'idées sombres. J'ai encore de temps en temps quelques moments d'anxiété, mais qui n'ont plus rien à voir avec ceux de Paris. Je parviens à prendre du recul et à me dire que cette période-là, cette période à Paris, ce n'était pas normal. Pas dans le sens clinique du terme, mais néanmoins quelque chose qui ne devrait pas avoir fait partie de mon quotidien.
Quand j'en parlais autour de moi, j'étais surprise de constater que j'étais loin d'être la seule dans mon cas; en fait, c'était bien à cela qu'on essayait de me préparer quand on me disait, "tu sais la thèse c'est pas juste un grand mémoire."Et me reviennent en tête mes collègues en fin de thèse qui semblaient être également en fin de vie: celles qui pleuraient dans les couloirs, celles qui perdaient 10 kilos, celles dont la vie sentimentale se détruisait sous la pression... Mais aussi certaines de mes amies, dont la vie a pourtant l'air si simple et si bien tracée, qui m'ont avouée être passée par là elles aussi. Chacun réagit différemment au stress, je dirais que dans mon cas je me suis projetée 10 ans en avant pour ne pas devoir me poser la vraie question, la seule, l'unique: et après la thèse, il se passe quoi?
Mais c'est vrai ça, après la thèse, il se passe quoi, hein?
A priori, je pourrais tout aussi bien continuer la thèse jusqu'à mes 40 ans. Et voilà! Problème résolu. Comme quoi il y a une solution à tout.
Et en attendant je vais aller me chercher une boule de Berlin.

7 comments:

Anonymous said...

Oh dis! Je suis une bien mauvaise amie de ne pas t'avoir organisé de soirée salade de fruits - gâteau sans farine - comédie romantique.

Viens traîner un peu par chez nous! La trentaine qui approche ne semble pas leur rappeler que leur corps se dégrade. Peut-être est-ce dû à l'environnement plutôt masculin, où on leur répète qu'un homme commence ses années dorées à 30 ans, je ne sais pas trop... Mais une chose est certaine: si à 29 ans j'ai accompli autant de choses que toi (ce serait un miracle) je serais parfaitement contente :)

Bibil said...

Anonymous, je te rappelle que depuis l'Australie tout cela pourrait être difficile... Même si je dois admettre que ton gâteau sans farine était pas mal.
Mais ça va hein, je ne suis pas au bord de la dépression non plus! Faut pas se faire du soucis pour moi!

Esmeralda said...

Apres la these, le diplome acquis, le titre porte, Le regain de confiance en soi est PHENOMENAL!!!! De plus tu seras a la trentaine, qui semble etre egalement un declencheur de motivation.
Bon y'aura les quelques mois de remise en question concernant le job post-doc (et d'ailleurs je te deconseille un postdoc! A moins que tu ne t'orientes vers une carriere academique), mais une fois tout ca passe, ta maison decoree, ta cuisine testee, tu vas te sentir BIEN!!! Et aussi te rendre compte que la diversite phenomenale d'activites que tu as accomplies durant tes 20 ans est extraordinaire et unique! Tres tres tres peu de gens peuvent en dire autant ;)

Bibil said...

Merci Esmé! En effet tout cela est lié à la thèse, et au fait que je change de pays tous les 3 mois, et que je ne vois pas encore la fin (ni même le début) des travaux à faire chez moi! Mais une fois que je serai Docteur, je te jure, j'en fais une plaque métallique à mettre devant ma porte...

Bibil said...

... Ceci dit je ne permets plus à personne de me dire que le doctorat c'est la bonne planque :-)

Anonymous said...

oui mais bon avoue, le doctorat, c'est quand meme la bonne planque, non ?
:-)

Anonymous said...

Oh la la mais on n'a pas été de bons amis! On ne s'est pas rendu compte de tout ça. C'est nul et archi nul.
La prochaine fois viens manger chez nous pour te remonter le moral.
On est là aussi pour les moments down et pour te remonter le moral.

Heureusement que c'est passé mais la prochaine fois, fais nous signe!!! (ou en tout le cas des signes qu'on va comprendre, on est peut être un peu bouchés)!

A trèsssss bientôt!

Bisous